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ENTRETIEN

Livres. Annie Ernaux: travail des mots, travail sur soi

Questionnée par e-mail, l'auteur de «Passion simple» s'explique sur son écriture et ses livres. Une quête de vérité, définie comme ce qu'on cherche et qui se dérobe sans cesse.

Annie Ernaux

L'Ecriture comme un couteau

Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet

Stock, 160 p.

Du bon usage du courrier électronique: pendant un peu plus d'un an, Frédéric-Yves Jeannet a adressé de New York un ensemble de questions et de réflexions sur son écriture et sur ses livres à Annie Ernaux, qui habite en région parisienne. Un échange qui se fonde sur une estime réciproque, malgré la différence de leur œuvre – labyrinthique pour l'auteur de Cyclone et de Charité (lire le SC du 23 septembre 2000), de plus en plus dépouillée pour ce qui est d'Annie Ernaux. L'un et l'autre mènent une semblable quête de vérité à travers l'écriture – quête sans compromission, risquée, inconfortable, de ce «qu'on cherche et qui se dérobe sans cesse».

On peut faire confiance à l'auteur de La Honte quand elle déclare n'avoir eu comme souci, dans cet échange, que la sincérité et la précision pour s'expliquer sur une pratique d'écriture commencée il y a trente ans (son premier roman, Les Armoires vides, date de 1974). Parlant d'elle, elle n'emploie jamais le mot «œuvre» ni le mot «écrivain», qui sont à ses yeux des mots fermés, presque de nécrologie. De même, elle a depuis longtemps cessé de définir la littérature, ayant eu dès ses débuts le sentiment d'écrire «contre» cette littérature que pourtant elle enseignait, parce qu'elle venait d'une classe sociale défavorisée. La violence de ses textes puise dans l'enfance: «Mon imaginaire des mots, c'est la pierre et le couteau.»

Etudiante, elle a tout cherché dans la lecture. Nadja de Breton, qui l'a «jetée dans la rue», la fascine toujours, Bourdieu et Beauvoir l'ont aidée à se situer, et beaucoup d'entreprises l'ont confortée dans ce qu'elle cherche à faire: celles de Rousseau, Virginia Woolf, Leiris, Pavese, Perec et, parmi les contemporains, de Pascal Quignard, Jacques Roubaud, Serge Doubrovsky, Ferdinando Camon, entre autres. La question des genres lui importe moins que celle des formes, nécessairement liées au sujet traité, et que «la posture de l'acte d'écrire» mise en jeu dès son quatrième livre, La Place (1984): ce n'est plus un roman mais un récit autobiographique, ou plutôt «auto-socio-biographique», puisqu'il s'agit moins de dire le moi que de «le perdre dans une réalité plus vaste, une culture, une condition, une douleur, etc.» Qu'elle évoque la figure paternelle, la forte personnalité et la maladie de sa mère, une liaison clandestine, un épisode traumatisant de son enfance, son avortement ou encore une crise de jalousie, tous ses livres ultérieurs répondent plus ou moins à cette définition.

S'y ajoutent deux types de journaux, les uns extérieurs (sortes de photographies de la vie collective urbaine), les autres intimes, où elle revient de façon plus crue sur la maladie d'Alzheimer de sa mère et sur sa liaison avec S. (sans parler d'un journal d'écriture rédigé de façon cursive à usage privé), manière de ne rien cacher, de ne pas dissocier l'intime et le social, une constante de sa démarche d'écrivain. Elle cite Brecht à ce propos: «Il pensait dans les autres et les autres pensaient en lui.»

Sa méthode de travail se fonde sur une mémoire matérielle: chansons, phrases, objets, gestes rabâchés jusqu'à retrouver la sensation nue dont ils sont porteurs, les mots ne venant qu'ensuite. Il en résulte une sorte de chantier continu, soit quantité de notes et fragments classés dans des chemises cartonnées, selon les projets, lesquels peuvent ne devenir des textes autonomes qu'au bout de plusieurs mois. Processus qu'on dira lent, comme organique, avec ses abandons et ses reprises. Mais entreprise vitale puisque «le fait d'écrire donne à l'existence sa forme.» Et qu'il est à la fois, pour elle, un acte politique et un don.

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