Arthur Miller

Focus

Trad. d'Yvonne Desvignes

Fenêtres sur le siècle

Trad. d'Anne-Marie Hussein

Les deux chez Buchet-Chastel

288 p. et 356 p.

Arthur Miller? Tout le monde connaît ce dramaturge né en 1915, d'autant que deux de ses pièces à succès ont été portées à l'écran, Mort d'un commis voyageur et surtout Les Sorcières de Salem, cette dernière avec une affiche prestigieuse: Sartre au scénario, Simone Signoret et Montand interprètes du couple accusé de sorcellerie, Rouleau à la réalisation et la débutante Mylène Demongeot dans le rôle de la jeune femme par qui la mort frappe Salem. Et l'on n'oublie pas non plus le superbe scénario des Misfits de John Huston, que Miller écrivit pour Marilyn Monroe, juste avant leur divorce et son remariage avec la photographe de Magnum Inge Morath, à qui sont dédiés les essais de Fenêtres sur le siècle.

L'écrivain est pourtant l'auteur d'un unique roman, Focus, paru en 1945, presque aussitôt traduit chez Minuit en 1947 et dont Maurice Nadeau écrivait dans Combat que «Jean-Paul Sartre n'aurait pu rêver plus belle illustration à ses thèses controversées sur la question juive». C'est en effet d'un sujet alors tabou, l'antisémitisme de la société américaine du début des années 40, que traite Focus. Auteur engagé, Miller a toujours défendu la prise de conscience, le choix et la responsabilité de chacun, thèses qu'il insère ici avec habileté dans une trame narrative simple, aux ressorts quotidiens propres à toucher des lecteurs placés pour ainsi dire dans la situation de son personnage.

Responsable du recrutement du personnel dans une firme new-yorkaise, Laurent Newman est un employé dans la quarantaine, d'une famille d'origine anglaise, qui vit avec sa mère paralysée. Contraint par sa vue faiblissante de porter des lunettes, il constate en se regardant dans le miroir que son visage en est transformé: «Oui, avec ces lunettes, un Juif s'était introduit dans la salle de bains.» C'est aussi ce que lui dit sa mère en plaisantant et, fait plus grave pour lui, ce que laisse entendre le changement d'attitude de son supérieur hiérarchique qui l'affecte à un poste subalterne. Newman se cabre et donne son congé.

C'est là le premier des nombreux affronts qu'il aura à subir, d'abord humilié, puis effrayé, comme si une machine infernale s'était mise en marche que rien ne peut enrayer, pas même la rencontre providentielle de celle qui devient sa femme, grâce à qui il retrouve du travail. Dans son quartier tranquille aux maisons toutes semblables, avec son kiosque à journaux tenu par M. Finkelstein, les Newman ont pour voisins un certain Fred, solide gaillard qui voit des métèques partout et milite dans un mouvement prônant l'épuration raciale. Vexations et brimades s'accumulent contre M. Finkelstein et les Newman. Tandis que sa femme l'invite à rejoindre le camp des tourmenteurs, il se range au contraire aux côtés du kiosquier attaqué par des voyous. Le roman se termine sur la déposition que Newman va faire au poste de police, où il ne contredit pas l'agent qui le prend pour un Juif: pour la première fois, «il se sentait allégé d'un fardeau qu'il eût porté, porté sans relâche.» La démonstration voulue par Miller est d'autant plus suggestive que la fin de Focus reste en suspens.

Cette réédition s'accompagne de la publication d'un volume d'essais et de textes divers qui rappellent combien toute l'œuvre de l'écrivain a été marquée à la fois par la Grande Dépression et par le maccarthysme. La crise de 1929, qui a entraîné la ruine de la fabrique de vêtements de son père, l'a obligé à travailler dès sa dix-septième année, imprégnant sa vision du monde et son œuvre à venir: Mort d'un commis voyageur, par exemple, qui lui vaudra le Prix Pulitzer en 1949. Quant à la chasse aux communistes lancée par le sénateur McCarthy, elle fera de Miller un héros aux yeux de beaucoup quand, appelé à comparaître devant la Commission des activités antiaméricaines, il refusera de donner des noms d'écrivains communistes.

Les textes les plus parlants de Fenêtres sur le siècle (Echoes down the corridor, 2000) sont ceux où leur auteur recourt à l'humour, pour évoquer son enfance à Brooklyn, une soirée à l'opéra de Tachkent ou le sort absurde des dissidents tchèques; ceux aussi où l'on perçoit encore le sentiment – de révolte ou de reconnaissance – qui les a fait naître: car Miller a beau s'efforcer d'être un humaniste nuancé, il n'a rien d'un tiède. Et c'est ce qui fait l'intérêt de ce recueil, par ailleurs assez rétrospectif, au moment où le dramaturge américain continue d'être joué et célébré dans le monde entier.