Journaliste à Livres Hebdo, publication qui s'adresse aux professionnels de l'édition, de la librairie et de la presse, Laurence Santantonios livre le fruit d'une enquête fouillée sur les relations entre auteurs et éditeurs français: les vingt-quatre entretiens qu'elle publie (sans compter ceux qu'elle a dû retirer de l'ouvrage, avec Jérôme Lindon notamment) lui ont permis de mesurer le caractère sensible et complexe de ces relations et ce qu'elles peuvent receler de passionnel. Sans se fixer de règle générale, mais en se fiant à sa connaissance du milieu et aussi au hasard (d'où un échantillon représentatif de noms célèbres et de presque inconnus), elle a interrogé les uns et les autres sur les raisons qu'ils ont eues de se choisir mutuellement.

Comme dans les couples, l'histoire peut durer plus ou moins longtemps en fonction des affinités. Tous les cas de figure sont permis: relation lointaine, coup de foudre, liaison sans lendemain, mariage de raison, concubinage et infidélités, sage histoire de famille, rencontre pas si virtuelle que ça (en ce qui concerne les éditions en ligne 00h00.com) ou longue histoire d'amour partagé. «Ça peut aller de la passion pure au couple uni par le seul intérêt», reconnaît Paul Fournel, ex-éditeur et écrivain.

Si Michel Tournier professe que «les petites trahisons font les grands mariages», rares sont les auteurs qui restent absolument fidèles à ceux qui les ont publiés dès leurs débuts: c'est le cas de Beckett (Minuit) et de Julien Gracq (José Corti). Un découvreur de talents comme Maurice Nadeau n'a souvent pas la possibilité matérielle de conserver un auteur alléché par l'offre plus avantageuse d'une grande maison. D'autres éditeurs en revanche savent s'attacher leurs auteurs au point que ces derniers les suivent où qu'ils aillent: ainsi Jean-Marc Roberts qui a travaillé longuement au Seuil, puis au Mercure de France, chez Fayard et aujourd'hui chez Stock où sa «pension de famille» a accueilli récemment Christine Angot ou François Taillandier.

Question d'argent, bien sûr, mais surtout question de confiance, de travail en commun, d'écoute et de soutien, de patience enfin, chacun de ces éléments jouant son rôle dans la subtile alchimie des rapports entre des auteurs et des éditeurs très divers, qui ne partagent pas forcément les mêmes goûts ni la même vision de leur métier, de ses exigences financières et artistiques. Le cas sur lequel s'ouvre cette enquête est exemplaire puisqu'il s'agit de l'écrivain Michel Houellebecq et de ses éditeurs Maurice Nadeau (Extension du domaine de la lutte, 1994) et Raphaël Sorin, directeur littéraire chez Flammarion (Les Particules élémentaires, best-seller de l'automne 1998 avec 300 000 exemplaires vendus et des traductions dans plus de 25 pays). Six ans après ses débuts, Houellebecq aujourd'hui mène sa barque comme il l'entend et affirme tranquillement que, contrat avec Flammarion ou pas, il fera de toute façon ce qu'il veut.

Conclusion de cette success story: tout le monde est content, y compris Nadeau qui n'a qu'un seul regret, celui d'avoir accordé trop tôt à J'ai Lu le droit de reprendre en poche Extension du domaine de la lutte tiré à plus de

100 000 exemplaires, alors qu'il n'en a vendu, lui, que 17 000. Mais, assure avec générosité celui qui a publié Perec, Sciascia et Gombrowicz, «être éditeur, c'est quand même d'abord avoir le souci de l'auteur, ce n'est pas par charité d'âme ou par ascétisme. Il faut qu'un auteur aille son chemin, fasse sa carrière.» Même son de cloche chez Loris Talmart, celui-là même qui publie l'enquête de Laurence Santantonios: «Je lance les gens, après il faut qu'ils aillent ailleurs», déclare ce marginal qu'un de ses auteurs décrit comme un esthète, «archiprofessionnel pour ce qui est du travail sur les textes» mais «absolument pas professionnel pour la diffusion».

Tous les éditeurs le disent avec réalisme: on ne retient pas un auteur contre son gré. Ce qui le fait rester? D'abord l'écoute: «Un auteur ne doit jamais avoir l'impression de déranger» (Jean-Marc Roberts). Ensuite la confiance: «L'éditeur, pour moi, est un hyperlecteur. Un lecteur doué et attentif en qui l'artiste place sa confiance» (Serge Filippini, à propos de Jane Sctrick chez Phébus); «Je n'ai pas d'autre lecteur que Paul» (l'éditeur P.O.L vu par Robert Bober); «Elle est l'accoucheuse et moi l'accouché» (François Vallejo, parlant de Viviane Hamy); «Je crois que plus le regard de l'éditeur est exigeant, plus l'auteur est heureux» (Manuel Carcassonne, directeur littéraire chez Grasset). Cela même si le journaliste Serge Lentz a toujours livré ses romans «bruts de décoffrage» à Robert Laffont, et si Michel Tournier n'avait nul besoin d'être «materné» lorsqu'il a envoyé à Gallimard son premier manuscrit, Vendredi ou les Limbes du Pacifique.

Les deux éditeurs qui mettent le plus en avant le travail sur le texte et la langue sont des femmes: Viviane Hamy et Madame E. avouent passer un temps fou sur les manuscrits qu'elles ont accepté, sans ménager leur peine. Quitte à s'exposer à des déceptions ultérieures lorsque un auteur déjà publié par elles n'accepte plus ce regard critique. Le cas n'est pas isolé, et plusieurs éditeurs citent les noms de ceux qui les ont quittés pour cette raison.

L'écoute, c'est aussi de savoir entourer un écrivain dans ses moments de doute: «L'auteur doit sentir que l'éditeur est présent, et le rassure quand ça va mal, quand la critique est mauvaise» (Hubert Nyssen, Actes Sud); «Il faut avoir du respect pour le temps faible d'une œuvre» (Paul Fournel); «Lancer un auteur et le laisser tomber, ça ne doit pas se faire. [...] On a un devoir moral vis-à-vis de ses auteurs» (Loris Talmart). Refuser un manuscrit à quelqu'un dont on a déjà publié plusieurs livres, «c'est un peu, explique Jean Grenier (éditeur chez Gallimard), comme si on lui disait: maintenant vous ne ferez plus l'amour».

Car les ruptures existent. C'est pourquoi, questionnés sur le rôle joué par l'éditeur dans le processus de création, la plupart des interlocuteurs de Laurence Santantonios répondent que leurs auteurs auraient existé sans eux et qu'il ne sont que des passeurs. Le hasard d'une rencontre, plutôt que le grand amour...

Laurence Santantonios

Auteur/éditeur, Création sous influence

Loris Talmart, 280 p.