ALa Nouvelle-Orléans, Esquerita Reyna fume des Kool et s'ennuie ferme. Cette cadette d'une famille de cinq enfants, qui possède des yeux verts de félin ainsi qu'un adorable nez retroussé, est surnommée «Bébé Chat» par ses intimes. Depuis six semaines, cette ingénue de vingt-trois printemps vit dans un appartement sinistre près de Rampart Street en compagnie de Jimbo Deal, un malmené de la vie qui, toutes les nuits, trime dur dans la raffinerie voisine. Lorsque son paquet de cigarettes est vide, Bébé se divertit en débusquant dans la feuille de chou locale des faits divers épouvantables que, dans sa candeur, elle assimile aux contes sinistres que lui racontait autrefois sœur Mercy Vermillion, son professeur du lycée Sainte-Phoebe de Zagreb. A part cela, Bébé Chat se sent totalement démunie dans ce monde moderne tout en violence et en profit. Un soir, tandis qu'elle boit et danse dans un rade malfamé du nom de Un Soir à Séville, la jeune femme assiste au meurtre à coups de rasoir du propriétaire.

Terrifiée, elle décide de quitter au plus vite cette nouvelle Babylone du péché qu'est La Nouvelle-Orléans et s'enfuit chez sa tante Graciela en Caroline du Nord. En chemin, elle fait la connaissance de Sucrette Crooks, une ancienne chanteuse dont les rengaines niaises ont bercé son enfance. Tout irait pour le mieux dans le plus sucré des mondes lorsque l'autocar qui transporte les deux nouvelles amies est détourné par Lumière du jour DuRapeau, une femme énorme qui arbore une perruque jaune mitée et manie le fusil d'assaut AK47 avec une dextérité certaine. Il s'agit pour dame DuRapeau de forcer tous les passagers du car à assister au milieu d'une clairière à la première de La Punaise, un ballet d'avant-garde consacré à la vie secrète des insectes. Et ça n'est qu'un début. Bientôt, c'est comme si tout ce que le Sud compte d'âmes malades ou perturbées avait fixé rendez-vous à Bébé Chat, madone des simples d'esprits…

Biographe de Kerouac

Sans Sailor et Lula, film adapté du second roman de Barry Gifford (le premier, guère mémorable, s'intitulait Port Tropique), on n'aurait pas découvert de sitôt la prose surprenante de cet auteur à part du thriller américain, né en 1947 d'un père au passé trouble. Grâce au succès du road movie de Lynch, les histoires d'un Gifford en constant progrès (Perdida Durango, Le Baiser de Consuelo, La Légende de Consuelo, Jour de chance pour Sailor et Rude journée pour l'homme Léopard…) bénéficient d'une traduction soignée et d'une bonne distribution. Egalement biographe astucieux de Jack Kerouac, Gifford a aussi chroniqué ses films noirs préférés pour Pendez-moi haut et court, un recueil qui donne de l'urticaire à tous les apprentis «Monsieur Cinéma» en privilégiant d'efficaces bobines de série B telles que Mister Majestyk (film tourné en 1974 par Richard Fleischer et interprété par Charles Bronson). Plus récemment, on l'a vu enquêter sur son géniteur le temps du Père fantôme, qui n'est pas sans évoquer Ma Part d'ombre de James Ellroy, avant de cosigner le scénario de Lost Highway de son ami David Lynch.

Petites bizarreries

Cet été, tandis qu'une rumeur annonce le prochain tournage de son premier long métrage en tant que réalisateur, Barry Gifford revient donc infecter le roman policier avec la traduction de Baby Cat Face, un ouvrage extraterrestre publié aux Etats-Unis en 1995. A la lecture de ce voyage dans l'univers de la folie rurale sudiste, on comprend pourquoi le romancier et David Lynch sont désormais inséparables. A l'instar du cinéaste, Gifford aime détourner un genre familier auquel il greffe page après page de petites bizarreries qui finissent par faire basculer l'édifice dans la démence la plus totale. Le lecteur capable de s'abandonner à cette galerie audacieuse de monstres pathétiques, dominée par une innocente en voie de sanctification, est assuré de vivre une expérience littéraire sous haute tension.

Derrière son humour aussi noir que l'âme de l'assassin Charles Manson, Barry Gifford ne fait rien d'autre que de réveiller à coups de giclées de vitriol ou de drogues psychédéliques les fantômes de Tennessee Williams et d'Erskine Caldwell (La Route du tabac, Le Petit Arpent du Bon Dieu). Et pour une fois, le diable n'y est pour rien.

Barry Gifford, Baby Cat Face, Trad. de Jean-Paul Gratias, Rivages/Thriller, 172 p.