L'Arétin a toujours occupé une place de choix dans l'histoire de la littérature italienne. Fils d'un humble cordonnier, il devient par la seule vertu de sa plume l'un des hommes les plus connus et influents de son temps. Ami des plus grands peintres, il a fait l'objet d'une quinzaine de portraits: seul l'empereur Charles Quint, à l'époque, a été autant portraituré que lui. Bertrand Levergeois, déjà auteur d'une remarquable biographie de Giordano Bruno, s'est penché avec beaucoup d'érudition sur le destin de l'Arétin. La dernière étude consacrée en France à celui qui passe pour être le personnage le plus scandaleux de la Renaissance remonte à 1937; il était donc temps de faire le point sur sa trajectoire humaine et culturelle.

L'Arétin meurt en 1556. Trois ans plus tard, l'Église met à l'index son œuvre complète, début d'une longue période de diabolisation qui ne prend fin qu'au début de notre siècle, lorsque des écrivains tel Apollinaire commencent à traduire ses écrits. Les œuvres qui ont le plus marqué l'imaginaire collectif sont bien sûr celles qui ont valu à l'Arétin le titre de pornographe: les Ragionamenti, dialogues de courtisanes romaines, et surtout les fameux Sonnets luxurieux, illustrés par le peintre Giulio Romano. Si l'art de l'Arétin, pluriel et protéiforme, ne peut se réduire à la seule composante sexuelle, il est évident que l'érotisme joue dans sa vie et dans son œuvre un rôle fondamental: voilà «un homme qui songe avant tout à jouir de lui-même et d'autrui». Son biographe insiste en particulier sur un aspect généralement passé sous silence: son goût pour les plaisirs de Sodome. D'abord homosexuel, comme il l'avoue lui-même, il ne se «convertit» à l'hétérosexualité que progressivement.

Mais pour les gens de son époque, l'Arétin n'est pas le pornographe que nous a dépeint la légende: c'est avant tout le «fléau des princes», l'homme qui ose tenir tête aux plus grands et qui utilise sa plume comme une arme redoutable. Il se veut «le prostitué d'une société naufragée que seul l'art, radeau des vertus, peut encore racheter». Ses missives à la fois désirées et redoutées, qu'il prend soin de publier lui-même, sont adressées aux personnalités politiques et religieuses les plus prestigieuses du moment. On va, car l'époque est violente, jusqu'à attenter à sa vie: en 1525, il reçoit deux coups de poignard en pleine poitrine; en 1547, il est passé à tabac comme un vulgaire malfrat. Mais, à chaque fois, son appétit de vie et de jouissance le fait triompher de ses ennemis et de la mort. L'Arétin ou l'Insolence du plaisir: Bertrand Levergeois ne pouvait choisir meilleur titre pour sa passionnante biographie.

Bertrand Levergeois, L'Arétin ou l'Insolence du plaisir, Fayard, 326 p.