Nous savons tous combien il est difficile d'imaginer un(e) partenaire de vie «idéal(e)». Il ou elle ne peut avoir que les traits, ô combien imparfaits, de celui ou celle que nous aimons. Pour les villes, c'est pareil. C'est donc un sacré piège que Bertrand Lévy et Claude Raffestin, qui enseignent tous deux la géographie à l'Université de Genève, se sont tendu à eux-mêmes et ont tendu à d'autres géographes et à des écrivains, en se donnant et en leur donnant pour consigne d'imaginer une «ville idéale».

Car les auteurs de ce recueil aiment passionnément les villes, pas seulement «la ville» comme entité abstraite, mais les villes réelles qu'ils connaissent et fréquentent, avec leurs bâtiments, leurs ports, leurs fleuves, leurs quartiers malfamés, leurs églises, leurs cafés, bref leur irréductible singularité. Sauf le poète Kenneth White, pour qui le phénomène urbain n'a désormais plus rien de stimulant à offrir à l'humanité. Comment faire, dès lors, pour en dessiner une qui résumerait les charmes uniques de toutes?

Le Québécois Luc Bureau a choisi de développer un seul critère, celui, provocateur, de l'«inutilité», à savoir de la confusion et du gaspillage, de l'érotisme diffus et du désordre: «Ma ville idéale se nomme Babel.» Celle de Jean-Bernard Racine s'appelle Jérusalem: Jérusalem comme ville terrestre, incarnant l'épaisseur du temps, et Jérusalem comme ville annoncée, promesse d'une réconciliation entre la terre et le ciel, rassemblant en elle tous les éclats d'«urbanité heureuse» qui ont ébloui le géographe lausannois dans ses pérégrinations sur la planète.

Chez tous les autres auteurs, ce sont des villes bien concrètes qui catalysent rêveries et réflexions. Claude Raffestin tente une audacieuse composition en patchwork, unifiée par le liant de la mémoire, où la Vieille-Ville de Genève se juxtapose à la piazza della Signoria de Florence ou au cimetière juif de Prague. Mais la majorité des textes procèdent plutôt par arborescences culturelles et émotionnelles à partir d'un petit nombre de villes, voire d'une seule.

Les moins attendues sont peut-être Fribourg (mais le texte de Nicolas Bouvier qui lui est consacré est bien évidemment une réédition et n'a pas été écrit pour les besoins de l'ouvrage), ainsi que Montreux, qui fascine à la fois Bertrand Lévy et le Français Jean Pierre Gaudin. Ce dernier, qui a connu la station de la Riviera dans son enfance, y voit carrément une «chimère», «une réalité fabuleuse qui mélange en un corps unique les attributs de plusieurs êtres à la fois».

C'est une définition possible de l'«idéal». Mais l'ensemble du livre en suggère une autre. La «ville idéale», ce pourrait être ce lieu imaginaire que chacun de nous porte en soi-même, et qui se développe organiquement au fur et à mesure de nos rencontres, de nos lectures et de nos expériences: celles vécues et toutes les autres, seulement désirées.

Ouvrage collectif , dirigé par Bertrand Lévy et Claude Raffestin, Ma ville idéale, Métropolis, 250 p.