Moscou 2001,

Odyssée de la Russie

Revue Critique, Nos 644-645, janvier-février 2001, 160 pages

«Une véritable vie russe est incompatible avec l'argent. Là où il n'y a pas d'argent, c'est la vraie vie russe.» Cette phrase extraite d'un roman de l'écrivain Alexei Slapovski paru l'an dernier pointe sans doute l'un des plus vifs éléments perturbateurs qui ont bouleversé la vie culturelle russe dès l'effondrement du communisme. Une vie culturelle pourtant qui continue, et à laquelle s'est intéressé le dernier numéro de la revue Critique.

Certes les chiffres, bruts, évoquent l'effondrement: le tirage global des livres et revues est passé de 1 milliard 500 millions en 1990 à 421 millions dès 1996. Pire, les enquêtes ont mis à mal le mythe qui voulait que les Russes «soient les plus grands lecteurs du monde». Par exemple à la question «Quels loisirs pratiquez-vous souvent?», 39% des Américains citent la lecture, alors que les Russes ne sont que 33% à le faire. Et si, en 1997, à la question de l'écrivain préféré, les Russes s'en tenaient encore aux classiques – Pouchkine, Lermontov, Dostoïevski, Tolstoï – parmi lesquels seuls Alexandre Dumas ou James Hadley Chase parvenaient à s'immiscer, aujourd'hui ce sont les romans policiers qui arrivent en tête, suivis des romans d'amour type Harlequin, des livres pratiques, de la science-fiction, les classiques russes fermant quasiment le peloton, ne cédant la lanterne rouge qu'aux livres religieux.

Pourtant le critique le plus en vue du moment, Andrei Nemzer, n'hésite pas à qualifier, dans le domaine de la fiction romanesque, la dernière décennie de «remarquable». Une décennie qu'Elena Galtsova, de l'Institut de littérature mondiale de l'Académie des sciences de Russie, s'attache à schématiser. Avec d'abord les deux «étoiles de la mode», Pélévine et Sorokine. Victor Pélévine, dont le dernier livre, Génération «P» – description hallucinée de la Russie contemporaine à travers un écrivain qui a choisi d'exercer son talent dans la pub – s'est vendu à 70 000 exemplaires, alors que le tirage moyen chez un grand éditeur russe est de 5000 exemplaires. Victor Pélévine que les universitaires lisent en cachette avec délice, tout en déclarant ouvertement, comme les critiques sérieux, qu'il «est l'auteur le plus surestimé de sa génération».

Sorokine, lui, a pondu en 1999 un livre culte, Le Lard bleu qui, avec son «argot multilingue» et son «chinois imaginaire», fournit aux «étudiants des maximes énigmatiques baptisées par eux fenitchki, mots de passe pour initiés qui restent lettre morte pour les profanes». Une œuvre de parodie, de provocation et de sacrilège – qui voit Khrouchtchev, Staline et Hitler forniquer dans un bordel – par un auteur qui, selon Galtsova, «ne sert à rien».

Ensuite, sous l'intitulé «Fictions de l'histoire russe», on trouve d'abord Pavel Kroussanov dont La Morsure de l'ange raconte l'histoire d'une famille qui produira un héros «cruel, vicieux, incestueux», bientôt maître du monde, imposant le russe comme langue universelle. Puis Valéri Zolotoukha qui, avec le Dernier Communiste, décrit le retour dans sa ville de province d'un fils de nouveau Russe éduqué en Suisse. Il y fonde la NOC (Nouvelle organisation des communistes) et fait, entre autres violences, exploser la chapelle en cristal construite par son père.

Remarquable également, sous l'étiquette «Psychologie et existentialisme», le terrible roman de Nikolai Kononov, Les Funérailles d'une sauterelle, où le monde se partage «entre ce pour quoi j'éprouve de l'aversion» et «ce pour quoi je n'en éprouve pas», le livre comportant par exemple une scène «probablement sans précédent dans les lettres russes» lorsque le narrateur enfant, qui éprouvait des sentiments inavouables pour sa grand-mère paralysée et mourante, est pris subitement du désir «d'avaler les draps sales de la défunte».

Le roman déjà évoqué de Slapovski, Jour d'argent, classé dans la catégorie «Belles Lettres pas mortes», relate, lui, les mésaventures de trois ivrognes qui, ayant trouvé 33 000 dollars et 3300 roubles, ne savent comment dépenser le magot. Ils tentent d'en boire une partie, puis de le donner aux pauvres pour faire leur bonheur. Mais les pauvres refusent. Pour finir, ils essaient de le refiler aux méchants, pour faire leur malheur. Nouveau refus et CQFD!

On trouvera également dans ce numéro de pénétrantes analyses sur l'architecture de la nouvelle Moscou, le destin contrasté et délicat des théâtres et des revues, le patriotisme identitaire comme fondement du discours politique d'aujourd'hui et l'apport décisif de l'auteur de romans policiers Alexandra Marinina – tirage cumulé 10 millions d'exemplaires – dont «la Russie fictive n'est pas un fantasme plus grand ou plus petit que le Goulag de Soljenitsyne ou le Saint-Pétersbourg de Dostoïevski. C'est tout simplement un autre fantasme russe».