La Bibliothèque universelle: beau titre pour une revue, et plus encore quand on veut y voir «un miroir de la sensibilité romande au XIXe siècle». De fait, cette publication vénérable, qui parut pendant plus de cent ans, n'avait pas pour but, au départ, d'exprimer les aspirations d'une Suisse romande en formation. Créée en 1796 à Genève par les frères Charles et Marc-Auguste Pictet, elle se conçoit d'abord comme un relais culturel. Sous le nom de Bibliothèque britannique, elle voulait faire connaître – et d'abord traduire en français – les apports de la science et de la pensée anglaises. L'entreprise répondait à un besoin, et ses abonnés étaient répandus dans toute la France, d'autant plus aisément qu'à partir de 1798, comme on l'a rappelé récemment, Genève est «ville française».

C'est en 1815 que la Bibliothèque britannique devient Bibliothèque universelle, ce qui ne l'empêche pas d'être bientôt concurrencée à Paris par la Revue britannique. On publie dès lors moins de traductions, et plus d'articles originaux, en faisant une place aux auteurs locaux, comme Rodolphe Toepffer ou Sismondi. Mais le cadre genevois paraît trop restreint. Il faut – déjà – penser aux fusions. S'alliant avec la Revue suisse, la Bibliothèque universelle émigre à Lausanne. Elle y trouvera un directeur à poigne, Edouard Tallichet, dont le règne va durer plus de quarante ans (de 1866 à 1909). Comptant jusqu'à 3000 abonnés, elle publie des articles politiques (de coloration libérale), des textes littéraires (Berthe Vadier, T. Combe…), mais surtout – c'est l'ouverture sur le monde – des chroniques qui renseignent chaque mois, de façon très vivante, sur la vie politique et intellectuelle de nos grands voisins: France, Allemagne, Italie. Parmi les collaborateurs d'importance, on relève les noms de Marc Monnier, de Philippe Godet, d'Eugène Rambert.

De Zurich, ce dernier conseille la publication d'œuvres de Gottfried Keller. Tallichet accepte, mais exige des coupures: la revue est familiale et certaines réalités n'y ont pas droit de cité. C'est dire qu'elle ignore toutes les innovations de la fin du siècle, et hésite longtemps avant de publier des textes de Ramuz: elle le devra au successeur de Tallichet, Edmond Rossier, qui tente une ouverture vers les écrivains de la nouvelle génération, et fait traduire Peter Camenzind, de Hermann Hesse (1910). Après la guerre de 1914-1918, la situation économique de la revue se détériore. Diverses solutions sont envisagées. L'appel à un éditeur – la maison Payot – n'empêche pas la fin de la Bibliothèque universelle, qui fusionne avec la Revue de Genève animée par Robert de Traz (1925). La Revue de Genève elle-même disparaîtra en 1930…

Publié par les Editions Payot Lausanne, cet ouvrage collectif s'inscrit dans le sillage de la belle Histoire de la littérature en Suisse romande dont trois volumes ont déjà paru. On retrouve au sommaire certains de ses auteurs, comme Daniel Maggetti qui présente avec beaucoup de clarté l'histoire éditoriale de la revue. D'intéressants chapitres permettent de cerner la place qu'elle accorde à la littérature, et notamment aux récits de voyage. Donat Rütimann souligne que par la publication de nombreux textes «alpestres», la Bibliothèque universelle a contribué à forger une certaine image de la Suisse.

On sera plus réservé sur la deuxième partie du livre, intitulée un peu pompeusement «L'idéologie de la Bibliothèque universelle». Même si l'on peut y glaner nombre d'informations sur les positions philosophiques, politiques, économiques de la revue, ces textes de facture très universitaire auraient besoin d'une sérieuse réécriture si l'on voulait les rendre accessibles au public – assez nombreux – qui s'intéresse aujourd'hui au passé de la Suisse romande.

La question du style est du reste un point qui aurait mérité un chapitre à part. Quand on feuillette aujourd'hui la Bibliothèque universelle de Tallichet, ce qui frappe d'abord, c'est un certain ton. Certes, les auteurs n'étaient pas d'un modernisme échevelé, mais ils savaient tenir une plume, et c'est ce qui explique leur succès. Le côté personnel des chroniques, le ton enjoué qui était général dans la presse de ce temps-là est sans doute ce qui manque le plus à la nôtre.

Collectif d'auteurs sous la dir. d'Yves Bridel et de Roger Francillon, La «Bibliothèque universelle» (1815-1924), Miroir de la sensibilité romande, Payot Lausanne, 351 p.