Rita Hermon-Belot

L'Abbé Grégoire

Préface de Mona Ozouf

Seuil, 508 p.

L'abbé Grégoire (1750-1831) n'est entré que récemment au Panthéon, bien plus en tant que défenseur des Noirs et des juifs, adversaire de l'esclavagisme et militant des droits de l'homme et de l'école publique qu'en tant que théologien gallican. Ce curé lorrain, délégué par son ordre aux Etats généraux de 1789, vit dans la Révolution française l'occasion de retrouver la pureté de l'Eglise des origines. Tout l'intérêt de la biographie intellectuelle de Rita Hermon-Belot tient dans une démonstration rigoureuse qui révèle en Grégoire un ardent chrétien en avance de deux siècles sur son époque. On y apprend énormément sur les curés patriotes qui, s'appuyant sur les Lumières du XVIIIe, appelaient de leurs vœux la suppression des privilèges insensés du haut clergé et une réforme radicale de l'Eglise. Grégoire, leur porte-parole aux Etats, finit par obtenir que les trois ordres siègent ensemble. Il tire ses arguments de la Bible et des sermons de Bossuet: «La Providence punit les rois qui abusent de leurs pouvoirs.»

Plein d'enthousiasme pour une régénération où il voit l'accomplissement des prophéties d'Isaïe, le doigt de l'Eternel, il épousera la quasi-totalité des réformes révolutionnaires. Il faut ramener la France à la vertu. Grégoire approuve la Constitution civile du clergé, la nationalisation pour le peuple des biens d'Eglise qui lui sont venus du peuple, la suppression des ordres réguliers (les religieux seront bien plus utiles dans le siècle), l'élection des curés et des évêques, le serment patriotique. Et il accepte l'évêché du Loir-et-Cher. Grégoire et son parti, s'ils se réclament de l'Eglise apostolique et romaine, s'ils admettent que le pape est le premier des évêques, ne lui reconnaissent pas d'infaillibilité. En bons gallicans, ils considèrent que l'autorité suprême sur l'Eglise du Christ appartient au concile universel des évêques, de même que, localement, le pouvoir appartient de droit divin aux peuples souverains, dont les princes ne sont que les mandataires. Ils cautionnent aussi la création de l'Etat civil et admettent celle du divorce. Et puisque la Déclaration des droits de l'homme est commune à tous les habitants de la terre, il est juste, affirment-ils, de les étendre aux Noirs et aux juifs.

Un des autres combats de Grégoire concerne la langue. L'Ecriture sainte doit être accessible à tous. Il désire que le culte ne soit plus célébré en latin, ni les sermons prononcés en patois. Une seule langue pour un seul peuple. Plutôt que de recourir aux images pour les analphabètes et de spéculer sur la sensibilité, il faut alphabétiser le peuple pour qu'il puisse étudier la Bible dans le texte. Après Thermidor, Grégoire batailla pour séparer le culte du contrôle politique, pour rouvrir les églises, et se dépensa sans compter pour organiser la renaissance religieuse, la réconciliation entre prêtres sermentaires et prêtres assermentés. Il se sentira floué quand Bonaparte signera avec le nouveau pape un Concordat qui replace, de fait, l'Eglise sous le contrôle rigoureux du politique. La cinquantaine venue, la traversée du désert commence. Grégoire nommé sénateur votera généralement contre les désirs de l'Empereur. A la Restauration, son élection au parlement comme député de Grenoble (Stendhal s'est déplacé

pour voter pour lui) sera invalidée.

Aujourd'hui, la plupart des combats où Grégoire investit son ardeur, son énergie et

son éloquence sont gagnés (sauf l'unité œcuménique). Ce livre permet de comprendre tout ce que l'espoir révolutionnaire doit à l'espérance chrétienne.