L'hôpital de Rouiba est une usine; une méchante usine à l'étroit dans ses murs. C'est aussi un chantier perpétuel. C'est pas compliqué, les bétonnières n'ont jamais cessé de vrombir et les dumpers de cahoter dans ses allées défoncées. Aux saisons poussière ont succédé les saisons gadoue et aux années blanches les années noires. Les travaux s'étaient comme réglés sur le mouvement des astres. Au fil des ans, la constance prit une tournure à l'évidence nuisible. D'aucuns, qui voyaient dans la lenteur un certain sacré, se sont persuadés qu'ils participaient de ces choses dont le sens se perd dans l'infini. «La précipitation est du diable», soupiraient-ils quand on leur faisait remarquer que ça commençait à bien faire. On pouvait s'expliquer là-dessus mais l'éternité aurait-elle suffi? Le bruit omniprésent se maintint, lui, invariable, au niveau douleur. Son absence, la nuit, était un supplice.

Dans une première phase, d'une décennie pleine, l'ancien petit hôpital colonial, qui avait si longtemps somnolé au cœur d'un vaste parc où le laurier-rose était roi, s'est étendu horizontalement. En fonction des budgets – établis selon des directives négociées au sabre dans le cercle des entrepreneurs – des bâtiments cubiques ont surgi de terre, ici, là, puis entre les deux, comme palais à l'ombre des derricks. Sur les terrains de réserve d'abord; un no man's land de quelques hectares, livré aux ronces et au matériel réformé dont les carcasses pelées abritaient une grande variété d'animaux sauvages, et aux rencontres secrètes. Puis à la place des parkings, au grand dam des docteurs, jaloux de ce privilège grisant. Un peu après, ce fut le tour des espaces verts. La laurière fut violée et le laurier déchu de son long règne fastueux. Les malades, qui passaient le plus clair de leurs journées enveloppés de son ombre parfumée pour échapper à l'enfer des chambrées, s'opposèrent à la mainmise; en vain; on n'arrête pas le progrès quand il vient détruire. L'insurrection fut matée par une grève des cuistots. Le siège dura un certain nombre de repas et se termina par la déconfiture des rebelles. La faim emporta quelques héros, échauffés par d'habiles meneurs, au point de jurer devant Dieu et ses créatures la défaite dans la famine plutôt que la fête dans l'infamie ou quelque chose d'autre d'aussi boiteux. Même ratatiné, un Arabe se veut grandiloquent. La manœuvre avait été orchestrée par la direction. Cela se sut plus tard, lorsque cette dernière, l'intendant-chef et les kapos des cuisines en vinrent à se chamailler à propos d'on ne sait quelle histoire de quotas de viande rouge ou blanche.

Pour casser le mécontentement, on prit des mesures. Tels des stratagèmes militaires, elles furent conçues dans le secret et appliquées avec surprise. L'équilibre alimentaire des malades fut rétabli grâce à un plus dans la ration de pain et de fayots. Bon, c'est vrai, on parla d'abondance de rats crevés dans les caves sinistrées, d'égouts qui refoulent et de plaies qui gangrènent sous les pansements; on se plaignit d'une nouvelle épidémie qui faisait chanter ses victimes et exploser les constipés dans un grand bruit clapoteux. On rogna sur les trottoirs pour élargir les dessertes et favoriser le stationnement des chefs de service. On ajouta de ces attentions que les grands attendent des petits. On dessina sur l'asphalte les numéros gagnants de leurs superbes carrioles sur lesquelles ils veillent au détriment de leurs prunelles. Où qu'ils se tiennent, ils ont un bout d'œil sur leur engin, ce qui leur affecte un air évasif des moins honnêtes et explique les effusions malencontreuses. Sur un panneau bilingue, se laissant aborder par la droite et par la gauche, ce qui est une autre facilitation, on stipula que le stationnement leur était strictement réservé. A proximité, on planta un larbin parmi les plus obséquieux et on lui ordonna de leur adresser de belles courbettes et de laisser entendre que c'était le début d'une histoire d'amour. Flattés mais inquiets, ils se départirent de leur méfiance pour s'armer d'une plus grande défiance. Ces mandarins assoiffés de pouvoir nourrissent une haine viscérale pour l'administration; ça se trouve aussi qu'ils ont la rancune tenace et le bras long.

Des bancs en fer de forge furent posés – mais on découvrit qu'ils étaient profondément scellés au sol – dans les espaces morts entre les cubes. Huit mois sur douze, le soleil s'y dore comme fauve repu. On entend griller les mouches dans les parages. Ceux qui prirent sur eux de lui disputer le monopole moururent d'insolation avant l'arrivée des secours ou rejoignirent le service des grands brûlés. Lorsque le thermomètre se retourne, un laps de temps au tournant de l'année, la froidure s'en empare et défend sa part de villégiature avec un acharnement mesquin. Ah! ces bagarres de printemps quand les malades pressés par la même idée se jugent tous aptes au repos; quelle pagaille! il ne leur manque que la santé pour en venir aux mains. On compléta par des bacs à plantes en amiante ciment. L'intention était louable. Jamais ces poubelles ne furent vidées; elles disparurent sous les immondices et on ne parla plus de ce que, un temps, on avait envisagé d'y semer.

A ce stade, l'hôpital était transformé en drame architectural. Son atmosphère carcérale s'avéra mortifiante. Une signalisation cafouilleuse fut installée pour guider les visiteurs dans leurs recherches. Elle fut cause d'indescriptibles échauffourées. Les visiteurs, pour la plupart de pauvres pèlerins, ne comprenaient rien à la terminologie savante qui s'offrait à leur vue sur les panneaux fléchés que des régressifs orientaient dans le sens contraire du vent: ORL, Pédiatrie, Gynécologie (ji-nik-o-logis, en patois), Pathologie générale, Traumatologie, Cardiologie, Urologie, Administration – interdit aux visiteurs (une main dépravée crut bon de préciser: réservé aux bras cassés). Penauds, bafouillants, ils s'interrogeaient les uns les autres, n'osant ni héler ni accoster les femmes et les hommes en blanc qui sans cesse courent d'un bloc à l'autre en se lançant des saletés par-dessus les têtes. En fin de compte, l'hôpital ressemblait à une usine en grève. Harassée, déboussolée, éclatée en groupes compacts constitués sur des affinités malheureuses, la foule occupait l'entrée des bâtiments et s'y répandait en grommellements d'un autre temps. Doublement vainement puisqu'en plus d'user sa salive elle gaspillait son temps de visite. Peut-on écouter déblatérer des attardés et faire montre d'intelligence? L'un n'allant pas avec l'autre, l'abnégation pour les frères s'arrête où commence le mouvement de foule. A ce stade, la réponse raisonnable est la répression. Les vigiles que l'ennui maintient en marge de la société mais non loin de ses rumeurs arrivent à point pour casser du gréviste.

Ce texte est extrait du roman «Le Serment des barbares».