Sur la couverture, un crâne totalement déplumé. Yeux fermés, profil cadavérique, lèvres collées. On se croirait à la morgue. Le nom du macchabée? William Burroughs soi-même, dont le spectre sulfureux hante encore notre littérature… Photos à l'appui, le Britannique Graham Caveney lui consacre un livre pas comme les autres, imprimé sur des pages rouge sang, aussi psychédéliques que ces vieux bus californiens que squattaient les jeunes allumés des sixties.

Treize chapitres pour faire l'autopsie du barde le plus illustre de la Beat Generation, sous toutes les coutures: le gourou de la contre-culture, le parrain des punks, l'explorateur de l'inconscient, le pédéraste déclaré, le cosmonaute de la poésie, le réfractaire, l'inventeur du cut-up, le grand marabout de l'ère sex & drugs, l'incendiaire qui mit le feu à la bonne conscience yankee, sur le bûcher de ses propres vanités.

Burroughs l'Européen

Bref, beaucoup de clichés et quelques intuitions intéressantes. Parmi elles, cette idée que William Burroughs serait plus Européen qu'Américain. Si Ginsberg naît dans le berceau que lui a tressé Whitman, si Kerouac est le sosie de Huckleberry Finn, l'auteur du Ticket qui explosa, lui, semblerait plus proche de la «criminalité chic» de Genet ou de la «sagesse grotesque» de Sade. On pourrait y ajouter d'autres paternités glanées sur le Vieux Continent, quelque part entre la métaphysique impie de Bataille et le nihilisme dadaïste.

De Saint Louis à Lawrence, du Missouri au Kansas, voici donc la saga Burroughs. Biographie, hagiographie, exégèses, amitiés littéraires, ce livre accumule les gros plans sur les coulisses d'un siècle dont le gentleman junkie fut le prince déjanté. Le Harvard des années trente. Le premier voyage à Paris, en pleine bohème. La faune de Times Square et la rencontre d'un binoclard nommé Ginsberg. Le San Remo Bar, sanctuaire du folklore beatnik à Manhattan. Les rues de Tanger, où le hasch circule autant que la limonade. La sortie du Festin nu chez Olympia Press, en 1959. L'Amérique électrisée par un certain Kerouac. La rencontre – décisive – de Brion Gysin dans le Saint-Germain des existentialistes. L'hommage de Patti Smith, qui fera de Burroughs «le père du hard rock». La peinture, le cinéma, les provocations, les multiples soubresauts d'une œuvre de plus en plus grunge – et de plus en plus affligeante. Les derniers délires, lorsque Burroughs va se faire chamaniser par un Indien Navajo, devant un feu de bois bucolique… Jusqu'à cet ultime message – sur le Net, le 3 août 1997 – où la planète apprend que le vieil imprécateur a «finalement découvert comment abandonner la chair et se fondre dans le Grand Tout». A quoi Graham Caveney ajoute: «Sa mort fut aussi la mort d'une époque, la disparition d'un des derniers vestiges des bandits armés.» Dont acte.

L'autre enfoiré d'outre-Atlantique se nomme Charles Bukowski. Voici, avec Le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, le journal intime qu'il griffonna avant de nous tirer sa révérence, en 1994. Un genre qu'il détestait. Et avec lequel il renoue à 70 ans, pour garder la forme tout en apprivoisant la mort. L'ex-magasinier y emmagasine colères et ricanements, exploite jusqu'à plus soif son fonds de commerce – la légende du «vieux dégueulasse» – raconte ses virées sur les champs de courses, apostrophe son ordinateur («l'apprentissage d'un nouvel ordinateur est encore la meilleure illustration de la loi de l'emmerdement maximum»), se dit déboussolé, semonce un «branlotin» qui lui reproche de ne pas aimer Shakespeare, pense à payer le gaz et à nourrir ses chats, lance ses banderilles contre les gogos de Hollywood. Et se trouve soudain génial, le 22 novembre 1991, à minuit et 26 minutes: «Foutre, ma soixante et onzième année aura été diablement productive, écrit-il. Nul doute que j'ai aligné plus de mots qu'à n'importe quelle autre époque de ma vie. Et bien qu'un écrivain ne soit pas son meilleur juge, j'aurais tendance à croire que je n'ai jamais été aussi bon.»

Ce journal, c'est Bukowski singeant Bukowski. Du karaoké. Amusant, assommant, et très convenu. La prose de San Antonio au service d'un cabotin qui s'accroche aux basques de la Grande Faucheuse. Encore une tournée, Charlie?

Graham Caveney, Gentleman Junkie. La Vie et l'œuvre de William S. Burroughs, Trad. par Marc Voline. Le Seuil, 226 p.

Charles Bukowski, Le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau

Trad. par Gérard Guégan. Grasset, 212 p.