John Cheever

L'Ange sur le pont

Trad. de Dominique Mainard

Le Serpent à plumes, 302 p.

Au fond des coulisses de la littérature américaine, John Cheever attend encore son tour. Vingt ans après sa mort, il piaffe au purgatoire, et n'a toujours pas la place qui lui revient. Le géant Carver, par exemple, lui doit beaucoup. Et les autres avouent avoir pas mal pioché, eux aussi, dans ses livres. Des livres qui, avec leur côté moelleux et impitoyable à la fois, sont comme le divan d'une Amérique en mal de confesseurs. Et quel confesseur, ce Cheever! Quelle oreille! Né en 1912 dans les parages de Boston, il a su se tenir à bonne distance des grandes cités pour écouter geindre leurs âmes et palpiter leurs cœurs.

Son territoire? La chronique de mœurs, comme au bon vieux temps d'Henry James et d'Edith Wharton. Son registre? La sonate, la nouvelle lapidaire, exécutée d'un trait d'archet. Ce qui permit à Cheever, dès la fin des années 30, de devenir le pionnier de l'illustre école du New Yorker. Laquelle donna à l'Amérique le goût des formes courtes et des récits écrits en pointillés, où les destins se déchiffrent obliquement, à travers un détail, une intonation, un soupir.

Les nouvelles de Cheever ne racontent pas grand-chose. Elles se contentent de crayonner, au fusain, des ambiances et des atmosphères. Celles, inquiètes et mélancoliques, de l'après-guerre. Côté jardin, il y a la prospérité. Et, côté cour, sous le fard de la légende, il y a ce noir cortège de frustrations qui font brutalement tomber les personnages de Cheever de leur piédestal. Pour la plupart, ce sont des bourgeois. Leur réussite sociale, ils la paient au prix fort: le temps d'un bref moment de crise, ils ont la soudaine révélation de tout ce qu'ils ont dû retenir, ravaler, refouler. Mais ça ne dure guère. N'ayez crainte, leur murmure Cheever, tout rentrera dans l'ordre quand vous aurez rajusté vos cravates et essuyé vos larmes. Jusqu'au prochain pépin. Jusqu'à ce que les secrets mal enfouis rejaillissent comme des volcans d'amertume. Nathaniel Hawthorne n'est pas loin, qui apprit à Cheever à écouter aux portes et à scruter l'invisible.

Après Insomnies, voici L'Ange sur le pont, un florilège de nouvelles écrites tout au long des années 50-60. Leur auteur, une fois de plus, s'y révèle un maître de la short story. Ses personnages sont de parfaits Yankees, des parangons de l'oncle Sam. Ils partent aux sports d'hiver, voyagent en classe affaires, habitent les banlieues chic, boivent des drinks sophistiqués, prennent des maîtresses et des calmants. Mais derrière les codes et les rituels, derrière les existences dorées, on devine de sacrées fêlures: le stress sous le strass. La détresse en smoking et en robe de soirée, comme chez Fitzgerald.

Lisons «L'Ange sur le pont», la nouvelle éponyme de ce recueil: un homme trop sûr de lui se moque de son frère claustrophobe et, soudain, en franchissant le George Washington Bridge au volant de sa voiture, découvre qu'il a la phobie des ponts suspendus… En un clin d'œil, sa vie bascule dans le vide: sous l'arche gigantesque, le sombre fleuve est devenu une terrifiante métaphore – celle de l'enfer. Tout est dit en quelques pages. Ce que les psychanalystes appellent l'acting out, Cheever le met en scène avec une virtuosité assez stupéfiante.

Les autres nouvelles vont vite, elles aussi. Radieuses au début, elles virent au fiasco quand on ne s'y attend pas. Il y a ce couple qui a rendez-vous avec la mort dans une station de ski. Ces parents qui sombrent au moment où leur enfant disparaît. Cet homme qui a survécu miraculeusement à un accident d'avion, mais que personne n'écoute lorsqu'il se risque à raconter ce qui s'est passé. Cette femme qui fait d'affreux cauchemars, la nuit, tandis qu'à la cuisine son époux indifférent s'affaire sur un gâteau qui finira carbonisé – comme les héros de Cheever. Il faut le lire pour découvrir un styliste, mais aussi le peintre d'une Amérique schizophrène, désemparée, qui danse sur les ponts où les anges flirtent avec le diable.