Roberto Gac

La Guérison

avec un volume de traductions

La Différence, 312 p. +108 p.

Un romancier qui se nomme Gac, est-ce un gag? Chilien, dites-vous? Et sans nom de traducteur? Peu importe. Sous cette signature paraît un roman extravagant qui aurait sûrement séduit Raymond Queneau. L'intrigue est d'une simplicité rare. Tout le monde connaît le nom de Dante, même si peu lisent sa Divine Comédie. Eh bien, à la porte du Paradis, en 1321, saint Paul se plaint à l'âme du poète défunt d'avoir été oublié dans sa description du Paradis céleste. «Il s'agit d'un oubli regrettable de ma part, Monsieur saint Paul, je vous promets que j'écrirai une deuxième Comédie dès que j'en aurai l'occasion, et je vous jure…» – «Je m'occuperai de te trouver une bonne petite réincarnation vers l'an 2000 […] à condition que tu écrives quelque chose de plus rigolo.»

Ainsi dit, ainsi fait. A Temuco, au sud du Chili, naît le bâtard métis d'un missionnaire français et d'une servante araucane. Devenu toubib au service d'une scierie américaine, il y rencontre Béatrice, la fille en vacances du Big Boss new-yorkais, s'en éprend, couche avec. Et le hasard fait qu'il découvre et lise La Divine Comédie. Le sentiment étrange d'avoir déjà vécu cette histoire, d'en être l'auteur, s'empare de lui. Le départ de «Bice» vers l'«American Paradise» le plonge dans une profonde dépression, lui qui reste seul dans l'enfer du tiers monde. Pour l'en tirer, le psychiatre Virgilio Pazzi entreprend une longue cure. Ce que nous lisons, ce sont les entretiens entre Dante réincarné et son psy Virgile, qui le tient pour un psychotique délirant et le guide dans son purgatoire, notés par le patient dans un cahier.

Ce récit, Dante bis l'écrit en trois langues principales, français, espagnol et toscan du Trecento. Il justifie judicieusement cette «pizza linguistique»: «J'ai choisi d'écrire en français «vulgaire», populaire. L'espagnol représente la langue de la folie (Don Quichotte) et de la psychothérapie (Sancho Pança).» L'anglais représente la langue vénale des businessmen. Et le scripteur pimente le tout de termes salaces en araucan (quel joli mot que «Chrochrollí» pour désigner les parties sexuelles!). Quant au toscan, c'est la langue de la poésie, la langue maternelle: le roman est truffé de vers de Dante, bien référencés. On comprend la nécessité d'un tome annexe où sont traduits en français les passages rédigés en italien, en anglais et en castillan. Gac, quel qu'il soit, a bien appris la leçon polyglotte de Joyce.

Ce roman est donc l'occasion pour lui de narrer à sa façon toute l'existence de Dante Alighieri (1265-1321). A sa façon, c'est-à-dire en prenant le contre-pied de toutes les biographies académiques, en appelant un chat un chat, en ressuscitant toute la vie florentine et italienne de l'époque, son panache, son hédonisme, sa brutalité, ses violences, ses trahisons, ses proscriptions, ses batailles meurtrières entre Guelfes et Gibelins. Dieu sait ce qu'en penseront les dantologues! Le lecteur, en tout cas, s'amusera beaucoup de la bisexualité et de la lubricité générales, et de voir présentée dans les termes matérialistes et sexuels les plus crus une poésie toute nimbée des voiles de la spiritualité et du pur amour. Comme l'exigeait saint Paul, cette désacralisation est très rigolote.

Vivant au XXe siècle, Dante bis ne se prive pas de rapprochements avec l'époque contemporaine, compare Boniface VII à Jean-Paul II, et les milieux littéraires parisiens de l'entourage de Jean de Meung à ceux du sixième arrondissement actuel. Gac est un farceur iconoclaste, un satirique érudit et rutilant. Il se paye au passage la fiole de l'impérialisme américain, de la psychanalyse, du Dieu Profit et tutti quanti. Extravagant, parfois profus, mais indiscutablement cocasse.