«La Côte d'Azur n'existait pas. Comme l'Amérique, elle fut découverte.» Utile rappel d'un temps où les voyageurs n'avaient d'yeux que pour l'Italie et considéraient la Riviera française comme une simple étape sur leur parcours. Ce sont d'abord les Anglais adeptes du «Grand Tour» qui découvrent la douceur niçoise: ils sont 57 à séjourner dans cette ville en 1788. Le nom de Côte d'Azur n'est inventé qu'un siècle plus tard, en 1887, par Stephen Liégeard qui intitule ainsi l'ouvrage où il décrit avec enthousiasme le littoral de Marseille à Gênes. Même si on la restreint aujourd'hui au ruban côtier compris entre Hyères et Menton, la Côte d'Azur reste associée à des images de bains de mer et de soleil, d'insouciance, d'oisiveté dorée et de mondanités.

La villégiature se répand à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, mise à la mode par les Anglais et par les Russes. On vient sur la Côte pour soigner ses bronches (de Tchekhov à Stevenson, de Nietzsche à Katherine Mansfield ou René Crevel), faire des économies en menant une vie plus simple, mais aussi jouer au casino (Monte-Carlo ouvre en 1878) et rencontrer des célébrités (l'hôtel Regina de Cimiez est construit pour la reine Victoria). Après la Première Guerre mondiale et jusqu'à la crise de 1929, ce sera le temps des fêtes; l'alcool coule à flots pour arroser les excentricités du couple Fitzgerald, et Virginia Woolf soupire avec lassitude: «Tous les jours, mêmes convives, mêmes Rolls, même caviar, même clapotis des vagues.» Il n'empêche que c'est lors d'un séjour à Cassis qu'elle a formé, à partir de l'image d'un papillon de nuit, le projet de son roman Les Vagues, longtemps appelé The Moths (Les phalènes).

Car, même oisifs, les écrivains ne sont jamais réellement en vacances. Et ils combinent souvent loisirs et travail dans ces phalanstères mis à leur disposition grâce à la générosité de mécènes ou d'amis: à Port-Cros, Jean Paulhan loue dès 1926 le fort de la Vigie pour y installer ses quartiers d'été de directeur de la NRF; y défilent la plupart des auteurs de la maison Gallimard, Gide, Supervielle et Michaux en tête – lequel découvre à cette occasion son amour pour les seiches. A Cabris, la Messuguière d'Andrée Viénot devient dès 1947 un havre pour intellectuels fatigués: c'est là que Saint-Exupéry écrit une partie de Pilote de guerre, que Camus conçoit L'Homme révolté, que Pagnol termine César, ou que Sartre corrige les épreuves de Huis clos – mais sa rencontre avec Gide sera un flop…

Bien d'autres lieux sont étroitement liés à un auteur: Colette à Saint-Tropez, Cocteau à Villefranche, Cendrars à Saint-Segond, Blasco Ibanez à Menton, Crevel et Gombrowicz à Vence, Gide à Cabris et à Nice, Maeterlinck et Prokosch à Grasse, etc. Les séjours à Cannes et à Menton de Nabokov ont été féconds à la fois pour le passionné de lépidoptères et pour le créateur d'Ultima Thulé ou de Regarde, regarde les Arlequins. Hemingway s'est souvenu de son lointain séjour à La Napoule (où s'est défait son mariage avec sa première femme Hadley) dans son roman posthume Le Jardin d'Eden. Photographe ambulant à Nice, Panaït Istrati y a connu la misère, mais c'est là qu'il est devenu écrivain avec le soutien de Romain Rolland.

Cet ouvrage, qui traite une matière très vaste (en gros: de Gogol au Nouveau Roman), est une vraie mine d'informations. On y apprend mille détails pittoresques, par exemple que les dernières scènes de L'Opéra de quat'sous ont été terminées par Brecht et Weill… au Lavandou. Ou que c'est dans un cinéma de Grasse, où il vivait retiré, qu'Ivan Bounine sut qu'il avait reçu le Prix Nobel. Même nouvelle inattendue pour Roger Martin du Gard, en séjour à Nice avec une crise de rhumatismes: «Vers 4 heures, ce jour-là, j'étais devant ma glace, la culotte sur les pieds, en train de me frictionner les reins avec un baume névralgique, quand retentit la sonnerie du téléphone intérieur», raconte-t-il drôlement, avant de poursuivre avec le récit de sa fuite en train, vingt minutes plus tard, pour éviter la meute des journalistes.

L'agrément de cette balade littéraire, c'est que chacune de ses 112 notices riches en citations (extraits de romans, de lettres, de poèmes) s'assortit d'une bibliographie choisie, qui mentionne à la fois les sources des deux auteurs et les ouvrages qu'ils suggèrent de lire en complément. De sorte que l'anecdote, souvent piquante, renvoie toujours à l'œuvre. Publié avec le concours de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, cet ouvrage a du reste bénéficié du soutien de nombreux proches ou héritiers des écrivains dont il est question.

Christian Arthaud et Eric L. Paul, La Côte d'Azur des écrivains, Edisud, 192 p.