Une porte qui s'ouvre et se ferme avec un léger bruit de succion caoutchoutée, c'est comme le passage d'un sas. Même dans un musée habitué au chuintement feutré des visiteurs, la sensation indique un changement d'univers quand on pénètre dans le bureau-bibliothèque du directeur. Ne serait-ce qu'à voir les sourires entendus de son staff. Comme si la bibliothèque du patron était un sujet de discussions inépuisable.

Heureux Musée d'art moderne et contemporain de Genève, qui abrite deux bibliothèques: celle de l'institution, accessible aux chercheurs, outre celle de Christian Bernard. Et heureux directeur, qui dispose lui-même de deux bibliothèques. L'une encore en chantier à son domicile, suite à son emménagement à Genève. L'autre, ici, à son bureau du Mamco, dans le désordre mémorisé d'une exploitation en constante fermentation. Tables et chaises couvertes d'ouvrages en attente d'être feuilletés et indexés. Baie vitrée d'usine, à grands carreaux, mais trois vastes et hauts murs revêtus jusqu'au plafond du beige des rayonnages en bois brut et du beige des boîtiers de rangement en carton.

Le Temps: – Deux bibliothèques! Un luxe?

Christian Bernard: – Une nécessité. D'abord parce que je possède un peu plus de 25 000 ouvrages et que je n'ai pas les moyens d'avoir un appartement de dix pièces. Ensuite, comme je passe tout de même beaucoup de temps dans mon bureau du Mamco lorsque je suis à Genève, je dois pouvoir accéder à l'information artistique, principalement contemporaine, en temps réel. Je ne peux pas me permettre de rentrer chez moi pour chercher des documents. Ici, je vis essentiellement avec l'art à partir de 1950. Ce sont donc surtout des catalogues d'expositions et des monographies. Par contre, tous les ouvrages théoriques, critiques, historiques concernant l'art, les livres plutôt génériques, se trouvent chez moi.

– Et chez vous, comment cela se présente?

– Sur le plan de la littérature, j'ai une bibliothèque qui va de l'Antiquité à nos jours et qui couvre très largement le champ littéraire, avec des pôles très forts et d'autres, en revanche, presque inexistants. Ma bibliothèque est structurée pour être exhaustive sur les auteurs qui y entrent et les secteurs sur lesquels je travaille. J'achète rarement un auteur pour un seul livre. Si je le fais, je cherche à lire tout ce que cet auteur a écrit avant et après ce livre. Même si je ne m'y plonge pas tout de suite. J'achète beaucoup plus de livres que je ne peux en lire. Mais j'entretiens quand même un rapport vivant avec chacun d'eux. Par un premier geste qui consiste à recouvrir tous mes livres avec du papier cristal. Ensuite je le feuillette très attentivement. Je l'enregistre dans ma bibliographie. Je définis des entrées pour pouvoir y recourir chaque fois que je cherche quelque chose sur un secteur ou un sujet. Et puis, si je n'ai pas le temps ou la nécessité de le lire tout de suite, j'en lis une partie attentivement, un chapitre, avant de le laisser en attente.

– Le classement s'opère comment? De manière alphabétique, chronologique, géographique?

– C'est d'abord par domaine: littérature allemande, littérature américaine, littérature de langue anglaise, espagnole, française, italienne… Puis, par ordre chronologique. Ma bibliothèque est ma mémoire. Il y a les ouvrages que j'ai lus, les ouvrages que j'ai travaillés. Il y a des ouvrages que j'ai saisis, appréhendés, dont j'ai une idée assez précise du contenu. Et tout cela est organisé comme c'est organisé dans ma mémoire. J'ai absolument besoin d'un contact quotidien avec ma bibliothèque parce que j'ai besoin constamment d'une réminiscence des ressources qui me sont disponibles et des passions ou des centres d'intérêt qu'incarnent ces livres. Me promener dans ma bibliothèque fait partie des moments essentiels de mon quotidien.

– Vous dites que vous vous y promenez. Que représente-t-elle comme espace physique?

– La situation actuelle n'est pas la bonne, car cette bibliothèque est en cours d'installation suite à mon dernier déménagement. Et comme il me faut deux ans pour la ranger, cela va prendre encore quelques semaines avant qu'elle soit en place. Elle occupera alors trois pièces complètes et un grand couloir.

– Le mobilier de rangement est fonctionnel ou esthétique?

– Le plus standard possible, le plus neutre possible, le plus fonctionnel possible. J'achète mes meubles chez Ikea. C'est le modèle le plus simple, Billi, en blanc. Je le prends en 60 cm de large. Il ne faut pas que les rayons dépassent cette mesure, sinon les livres ne tiennent pas droit. Je veux toujours le même système. Et quand les livres y sont placés, ils doivent être absolument rangés, absolument alignés et du plus grand au plus petit par auteur. Comme ça, chaque fois, la scansion du passage d'un auteur à l'autre est évidente. Je dois pouvoir trouver un livre dans la minute. Donc, quand je me promène dans ma bibliothèque, c'est aussitôt une remémoration de tout ce qui est en jeu dans ces livres qui se produit. Quand je suis éloigné huit ou quinze jours en voyage, il y a un moment, lorsque je reviens, où je suis désemparé. Parce que je me rends compte que des connexions se sont défaites et qu'il va falloir les rétablir. Mais la bibliothèque m'y aide. Elle représente vraiment une matérialisation de mes champs d'intérêt. En même temps, c'est toute l'histoire de ma vie, de tout ce que j'ai aimé successivement, ce sur quoi j'ai réfléchi et travaillé.

– Cette passion pour le livre date de longtemps?

– Mon premier geste d'indépendance, par rapport à l'espace familial, enfant, a été d'entrer dans une librairie et d'acheter des livres. C'est la première chose que je me souviens d'avoir fait seul, de ma propre initiative. J'ai très tôt consacré toutes mes ressources et plus que mes ressources à acheter des livres. Je pense que c'est la seule passion absolue dans mon existence.

– Cela procède d'une frustration ou au contraire…

– D'une voracité, d'une réelle passion pour la lecture et le livre. Pour l'objet livre aussi, sans qu'il faille faire de moi un bibliophile. Je ne cherche pas les livres rares, les éditions rares ou les beaux papiers. J'en possède bien sûr. Mais parce que je n'ai pas trouvé l'équivalent dans une édition normale. Ce qui m'importe, c'est le texte.

– Et cette lecture se déroule dans des conditions bien précises? un verre à la main? en fumant?

– Je lis partout. Je lis dans mon bain, je lis au petit déjeuner quand je suis seul, au déjeuner, au dîner. Je lis partout où le temps m'est offert. Quand je travaille un texte, c'est dans mon bureau. Mais quand je prends connaissance d'un texte, c'est n'importe où. Quand je travaille un livre, je fume beaucoup. Mais quand je lis un livre, je fume très peu, quasiment pas, généralement entre deux chapitres. Je ne bois pas non plus d'alcool en lisant. Parce que la lecture est suffisamment enivrante en soi.

– La lecture: un plaisir partagé ou un plaisir solitaire?

– Quand j'aime un livre, je bassine tout mon entourage pour qu'il le lise. Je me suis même montré autrefois très militant en la matière, faisant lire de nombreux livres à de nombreuses personnes. Je déteste garder un secret. Si un auteur m'apporte quelque chose, j'ai le désir de le faire partager. Mais en fait, c'est quelque chose qu'on ne peut partager. Tant c'est une affaire qui se noue à un moment de votre vie, affective, intellectuelle, morale. La rencontre avec un livre est une expérience qui fait que, à un moment donné, vous allez beaucoup plus loin avec un auteur, un poète, un philosophe. Si bien que vous vous retrouvez, dans votre bibliothèque, entouré de tous ceux que vous vénérez. C'est le monde de l'admiration. Cela représente tout – en qualités intellectuelles, morales, spirituelles – ce à quoi j'aspire un jour. C'est certainement la seule tombe décente. C'est ce que j'appelle une «solitude positive», parce qu'à ce point le rapport au livre est absolument intransmissible.

– La passion du livre ne débouche-t-elle pas alors sur un univers enclos?

– Au contraire. Voyageant souvent, je ne me rends jamais dans une ville sans entrer dans deux ou trois librairies. Elles m'en apprennent beaucoup sur ces villes et sur le monde dans lequel je me meus. Les librairies sont pour moi un indice d'appréciation de l'âme d'une ville. «Dis-moi quelles librairies tu as, je te dirai quelle ville tu es.»

Déjà parus dans cette série: la bibliothèque de Michel Chaillou (18 juillet), de Claude Stratz (25 juillet), d'Yvette Jaggi (31 juillet) et d'Iso Camartin (8 août).