Cingria! Pétard de sort! On a beau lui en vouloir (un peu) de son cléricalisme d'un autre âge et de ses idées politiques (mais Dieu merci cet auteur-là n'écrit jamais avec des idées, il écrit avec ses mains, ses pieds, son œil, ses oreilles, sa panse et ses humeurs, souvent aussi une impressionnante érudition aussi éclectique que folâtre, métamorphosant tout cela en style comme au-dedans d'une cornue les savants alchimistes du Moyen Age): va-t-on s'empêcher de bondir de plaisir chaque fois que, tombant sur une nouvelle trouvaille, on se sent tout boursouflé d'admiration pour l'inventeur de langue qu'il ne cesse d'être, du début à la fin, et dans la moindre chronique qu'il jette sur le papier aussi facilement dirait-on qu'on éternue (en réalité raturant, corrigeant, récrivant le naturel)? C'est que l'été est profitable aux (re)découvertes. Et que, coup sur coup, j'ai lu la «Lettre au vérificateur des eaux» et «La Grande Ourse» (LT du 27 mai), inédit du grand Charles-Albert que viennent de publier les Editions Gallimard. M'émerveillant de l'insolente liberté du conteur et de ses dialogues, de l'anarchie facétieuse de cette pensée qui pense autrement et se fout de penser «comme il faut» – subversive donc sans l'avoir cherché mais parce qu'elle ne se soumet à rien (sinon à l'ordre du monde) –, ou de cette imagination qui accumule les cocasseries pour mieux «précipiter funestement» le tout en tragédie, comme en chimie on précipite les éléments et comme cela se passe dans la vie. Enviant aussi cette manière génialement elliptique de décrire sans s'appesantir, par deux ou trois touches posées comme des taches de couleur qui, à elles seules, font un tableau – avec parfois de brusques trouées philosophiques qui étonnent; ou encore cet art de la chute comme naturel: des phrases finales le plus souvent brèves et anodines d'apparence mais qui, d'un coup, changent l'éclairage de tout ce qui précède et épatent, en produisant in extremis l'événement minuscule auquel on ne s'attendait pas. Bref, parmi cette juxtaposition de fulgurances sans queue ni tête, cueillant les perles l'une après l'autre avec une enfantine jubilation. (Ainsi de ce résumé de l'adolescence: «J'instituai ma loi qui fut le silence.» Ainsi de ce violon qui «traîne les dieux» comme une grappe d'anges ou de grelots, réveillant «le feu central et tout le délire des étoiles.») Je réalise brusquement pourquoi il est presque impossible d'écrire sur Cingria sans se faire happer par lui: c'est qu'il appartient à cette catégorie d'auteurs totalitaires qui vous phagocytent tout entier – comme Céline, Claudel, Joyce ou Jarry; leur style est une machine à engouffrer le réel qui ne laisse rien lui échapper, vampirisant le lecteur à son corps défendant: le monde, un instant, est devenu leur langue. Il s'est changé en une scène qu'ils remplissent avec énormité à eux seuls, réinventant l'entier du langage à leurs propres fins. Nous contraignant à la conversion. (Et chez Cingria, en plus, il y a la drôlerie, une drôlerie très étudiée, très calculée sous ses dehors bon enfant, mais moins intellectuelle que chez Joyce, et qui ajoute à la fascination.) Je songe qu'il faudrait, pour pouvoir en parler sans l'imiter, une bonne dose d'antidote – ou d'universitaire sérieux. Mais aussi que Cingria, de même que Walser, cet autre inclassable, se suffit à lui-même. N'a besoin de rien d'autre autant que d'être lu.