Je le pratiquais déjà en 1977, en reprenant chaque vendredi soir le train pour l'ouest: d'un côté, la gare, de l'autre côté, la ligne de métro. En marchant vite, selon le poids du sac, six minutes de traversée. La gare a été reconstruite, il y a eu l'apparition des TGV, le souterrain, lui, ne changeait pas. Couloir, escalier mécanique, virage, et le long tapis roulant si souvent en panne, puis encore couloir, escalier et virage, avant le quai de métro. Des centaines de fois, des kilomètres de souterrain mis bout à bout. Je l'ai oublié parfois des années de suite, pour le retrouver à l'identique. Depuis quatre ans, c'est au moins deux fois par semaine dans chaque sens, et bien sûr toujours en retard, ou toujours pressé. Quelquefois, forcément, on en a un peu marre. Et surtout le soir, quand on émerge du métro, épaule contre épaule, avec ce dandinement horizontal des foules qui avancent, les sacs des autres qu'on prend dans les genoux, son propre cartable qui fait mal à l'épaule, et les minutes maigres qui restent avant l'heure de train.

En décembre dernier, on nous a avertis que le souterrain serait fermé pour rénovation, et qu'il faudrait cinq mois de travaux. Et dès le premier janvier, c'était vrai: ils avaient établi sur le parvis de la gare des marques en rouge pour indiquer le chemin aux distraits. Et ce fut deux fois par semaine au moins, le matin très tôt, dans le vent et la pluie parce qu'il n'est jamais très gai, l'hiver des capitales. Sous des arcades de ciment, on longe la rue, et on retrouve à trois cents mètres l'escalier qui nous envoie directement sur le quai de métro. Au retour, le soir, la pluie et le froid gênent moins, on s'y est habitué, mais il faut huit minutes, sans escalier mécanique ni tapis roulant: plusieurs fois on a vu le train partir sous ses yeux, redécouvrant alors l'attente debout dans le grand hall venteux. Pour se consoler, on se disait: en mai, c'en sera fini de vingt-cinq ans de souterrain trop long, de la foule épaule contre épaule, des virages successifs et du sol noir. On se disait: dans notre vie, il y a eu vingt-cinq ans de vieux souterrain, et maintenant ce sera le progrès, tout neuf, comme dans un aéroport.

L'été venu, avec un peu de retard, les travaux sont terminés. La première fois, j'étais presque ému: des portillons de métro ultramodernes, toute fraude impossible, auguraient favorablement. Zalas, dirait le bon Rabelais, en sept mois, tout ce qui fut fait c'est repeindre. Le sol est toujours aussi noir, et on se dandine pareil dans les virages même pas élargis, et le tapis roulant: c'est le même, le bon vieux tapis mécanique d'un gris abîmé et cahoteux. Cinq mois de pluie pour ça, un plafond repeint. Bientôt la rentrée, on va recommencer. Encore, il y a ceux qui font ça tous les jours. On est peut-être à côté de la littérature: mais ce souterrain est celui qui mène aux rues du travail, à quelques stations de chez les éditeurs ou des bibliothèques, et si le cartable pèse lourd, c'est que dedans il y a des livres. On attendait mieux de la ville, quand elle vous rappelle combien du temps même elle décide. Temps du souterrain, temps pour rien.