Au vrai, je ne demanderais pas mieux. Quand ce producteur m'explique qu'il attend de moi une histoire qui prenne tout de suite le téléspectateur à la gorge – dans le cas contraire, si vous vous contentez de le prendre par la main, de son autre (main) il (le téléspectateur) a déjà zappé sur une chaîne concurrente, or c'est justement ce qu'il ne doit pas faire, car l'important, ce n'est pas tant qu'il voie le téléfilm que les publicités qui vont passer au milieu, et même les publicités du jour, celles que par sa fidélité on pourra confier à la chaîne qui avec le bénéfice qu'elle en retirera pourra financer des téléfilms qui – d'accord, j'ai compris. Et maintenant passons aux travaux pratiques: ce téléfilm, par exemple, dont le producteur achève le tournage au Mexique (en fait, ça se passe dans un autre pays, mais c'est pour ménager l'effet de surprise), qu'est-ce qu'il raconte?

C'est l'histoire d'un ingénieur des travaux publics (ce qui est une bonne idée car vous prenez Kevin Costner – en fait ce n'est pas lui, mais toujours la surprise –, vous le coiffez d'un casque de chantier en plastique, blanc ou jaune, posé très haut sur le sommet du crâne, et tout de suite vous vous dites qu'en fait Kevin Kostner, il n'est pas si terrible que ça, ce qui permet au téléspectateur de s'identifier plus facilement, et à la téléspectatrice de penser qu'elle a aussi bien à la maison), qui construit le métro de Mexico (mettons), (et là je dresse l'oreille, car pour avoir écrit un texte à la demande de la RATP sur le centenaire du métro parisien, j'ai eu droit à un coupon spécial qui m'a permis de circuler pendant un an et gracieusement sur toutes ses lignes, et tout de suite me vient une idée, est-ce qu'au lieu d'être ingénieur il ne pourrait pas être directeur d'Air France, par exemple? et ce qui serait bien, c'est que notre directeur tombe amoureux d'une hôtesse de l'air, et tiens, d'une compagnie concurrente, ce qui me permettrait un double abonnement), qui tombe amoureux d'une infirmière spécialiste des maladies dues à la pollution, et qui se bat pour sauver un enfant victime des gaz d'échappement automobiles, alors forcément on comprend bien l'intérêt qu'elle trouve à Kevin Costner en dépit de son casque de chantier, blanc ou jaune, mal posé un peu trop haut sur le crâne.

Récapitulons: afin que le téléspectateur n'aille pas voir ailleurs, pour le retenir, le scotcher dans son fauteuil, il convient dès le début de frapper un grand coup, un début à couper le souffle, mené tambour battant. Donc, je prends le Titanic, trente secondes après la fin du générique d'ouverture je lui fais rencontrer son iceberg favori, choc, cris, Leonardo n'étant pas dans le casting parce que son agent s'est montré trop gourmand, on peut accélérer le processus, et deux minutes plus tard, il, l'orgueilleux paquebot et néanmoins insubmersible, sombre au milieu des flots profonds, et noirs, et glacés. Et après? Eh bien, euh, après un documentaire d'une heure trente sur la vie des baleines.