ROMAN FRANCAIS

Livres. «La Clôture», un roman qui traverse mondes et siècles

Jean Rolin se balade dans la périphérie nord de Paris, sur les traces du maréchal Ney, offrant le portrait inoubliable de quelques rescapés provisoires des Berezinas d'aujourd'hui.

Jean Rolin

La Clôture

P.O.L, 250 p.

Lignes de front, frontières, zones, traverses: Jean Rolin privilégie ces lieux entre deux mondes, terrains d'affrontements, raccourcis, no man's land indécis ou lignes de démarcation, qu'il a explorés dans plusieurs récits à l'humeur baladeuse et rebelle. Son nouveau livre La Clôture s'inscrit dans cette mouvance, bien qu'il porte sur la couverture la mention «roman», peut-être parce qu'il se propose «d'écrire sur le boulevard qui relie la porte de Saint-Ouen à la porte d'Aubervilliers, mais du point de vue présumé du maréchal Ney».

Comme Pierre Bergounioux l'a fait pour Brune, autre maréchal de Napoléon à la fin tragique (il fut assassiné et jeté au Rhône), Rolin s'attache au destin de ce fils de gueux parvenu aux plus grands honneurs militaires, et à la pairie sous Louis XVIII, avant de mourir fusillé pour s'être rallié à l'empereur pendant les Cent-Jours. Mais qu'on se rassure: l'ex-mao n'est pas devenu militariste, pas plus qu'il ne préfère la gloire à la misère. Les raisons qui le font se renseigner sur la vie et la personnalité du maréchal ne sont pas forcément celles qu'on attendrait, et le côté midinette du héros le retient davantage que sa bravoure souvent aveugle.

Quant à la limite nord du XVIIIe arrondissement de Paris, que le narrateur s'attache à décrire avec une étonnante précision topographique, après l'avoir arpentée de l'Hôpital Bichat (à l'ouest) à la cité de HBM (à bon marché) Charles-Hermite (à l'est), elle ne compte pas parmi les quartiers les plus paisibles de la capitale. On y croise pas mal de prostituées africaines ou «albanaises», c'est-à-dire de l'Europe de l'Est, des toxicomanes et de petits dealers, ainsi qu'un silencieux anachorète ayant élu domicile dans une «armoire électrique au toit planté d'iris et de divers totems, dont un chien noir en peluche». Autant qu'au destin brisé du vainqueur de la Moskova, dont l'étoile semble faiblir quand il est abandonné par son génial chef d'état-major, le Suisse Jomini, c'est au sort de quelques-uns de ces marginaux que s'intéresse Jean Rolin, à commencer par celle dont le lieu de l'assassinat a donné son titre au livre.

C'est en effet rue de la Clôture, au nord-est du XIXe arrondissement, qu'a été retrouvé, un matin de novembre 1999, le corps lardé de coups de couteau de Ginka Trifonova, une prostituée bulgare de 19 ans. Le roman se constitue à partir des bribes d'histoires récoltées dans les parages par l'auteur, au cours de ses nombreuses rencontres avec divers personnages. Au centre du dispositif, le ferrailleur Gérard Cerbère, qui carbure au Ricard et loge dans sa caravane à l'intérieur d'un pilier creux du périphérique, entouré d'autres rescapés de Berezinas intimes, tous vivotant de petits boulots plus ou moins licites. L'ancien harki Saïd Ferki, qui travaille comme gardien de nuit et dispose d'un logement de fonction, et l'ex-officier des forces armées zaïroises Lito, un requérant d'asile employé comme agent de sécurité par le McDonald's de Clignancourt, sont les seuls salariés réguliers de ce petit monde déchu.

Depuis Zones (Gallimard, 1995) on connaît l'attention portée par Rolin à la banlieue, la précision et l'élégance langagières qu'il met à décrire ces lieux déshérités, de même que la justesse des gestes et des mots qu'il enregistre au cours de ses errances. Un travail de notation au plus près des choses et des gens qui n'exclut pas la légère mise à distance de l'humour. Le moment peut-être le plus réussi de cette identification romanesque désinvolte est celui du 185e anniversaire du 18 juin 1815, quand Rolin raconte la bataille de Waterloo en la situant sur un petit pré en pente, de dessin triangulaire, coincé par le périphérique et jonché de «grands sacs poubelles noirs assez semblables à des chevaux morts» – ceux des huit à dix charges de cavalerie lancées contre les troupes de Wellington par Ney, qui «ne parvient même pas à se faire tuer».

Il mourra Le 7 décembre 1815, 9 heures du matin, comme le précise le titre du tableau de Jean-Léon Gérôme sur son exécution, que Rolin va voir à la Graves Art Gallery de Sheffield où il est exposé depuis 1931. La chute très brève de ce récit en deux parties associe la mort de Ney et celle d'un ex-cuisinier alcoolique; mais aussi ce qui lui résiste: l'évocation par le ferrailleur Robert Lepieux, ami de Gérard, de Malraux vu à la télévision – «Magnifique! avec, tu sais, sa voix de con...» – et la vision fugitive d'une requérante d'asile africaine faisant la queue, plongée dans un livre, dont Rolin se demande «ce qu'il avait pour mériter d'être lu dans des conditions si précaires».

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