En Inde, pour les cérémonies, on peint les sabots des vaches en or. Le soir donnait des émois à la poussière. A l'oreille gauche, Sylvain portait un diamant. De dos, ses cheveux en coques obéissaient à une permanente. Si Patricia le lui avait demandé, il se serait peint en bleu.

Sur la table du grand-père se bombait une valise de cuir bouilli. Sylvain la caressa du revers de la main. De l'unique photo qui remplissait les dix découpes d'un passe-partout encadré, Sylvain se détourna. Demain, il épouserait cette inconnue. Après quinze ans de solitude absolue. Mais même un chat qui n'a jamais rencontré de souris a d'elle une image, quelque part sous ses paupières. Dans son jeu, une ombre remplace la souris. A son tour, la souris lui donne l'image d'un gibier jamais vu, juste l'ombre d'une proie furtive. Sylvain se dit quatre. J'aurai quatre enfants. Il respira très fort.

Désormais, la condition pour que son frère doive quitter Aubeterre était remplie. Une belle princesse acceptait de l'épouser. Mais l'enchanteur n'était pas regardant. La cliente de septembre ferait l'affaire. Lorsque Sylvain lui avait tendu le bouquet d'achillées, les regards s'étaient posés sur lui. C'était pour répondre à ces regards que Sylvain se trouvait ce soir face à cette valise. Parce qu'il ne suffit pas d'être heureux. Il faut encore que les autres ne le soient pas. Et il faut sourire pour montrer qu'on l'est et pour que ça emmerde ces autres.

Sylvain ferma les yeux et la revit. Pas Patricia. Luz. Luz, encore. La domestique du Portugal. Elle ne préparait pas le déjeuner mais tenait, sans qu'il sache pourquoi, une hache. Par contre, il savait qu'en tombant, cette hache briserait le charme qui le paralysait mais il croyait aussi qu'elle ne tomberait jamais. Le bras pouvait s'abattre à n'importe quel moment, mais il ne s'abaissait jamais. Entre cet instant et jamais se tapissait l'angoisse, avec ses milliers de pattes. Rien n'arrivait. Sylvain ne changeait pas. Même frôlé par les milliers de pattes, il contemplait sans les voir d'immenses zones qu'il n'avait jamais parcourues. Evitait tous les sentiers qu'il n'avait pas pris, parce qu'il y avait Gaspard pour les essayer, déjouer les pièges, longer les vallées d'ombre et coller son oreille à la panse du monde. Pourtant, ça rendait Sylvain malade de lui devoir quoi que ce soit.

Une chambre est un endroit où tu te caches des fauves qui sont dehors.

Etrange, comme Sylvain en venait lui-même à se couler dans le moule que les autres lui façonnaient et à douter de ce qu'il voulait vraiment. Avait-il changé, depuis sa décision?

Mais il était encore temps de fuir le hasard. Sylvain vérifia les doigts de ses deux mains, comme un soliste avant le début d'un passage difficile. Il tremblait. Ses mains, là, si froides sur le volant du tracteur, juste après lui avoir donné le bouquet. Maintenant, ses pieds nus collaient au parquet. Le miroir distançait sa propre image. Des miroirs, il aimait seulement le cadre, pas le lac sans fond. Avant le départ en Argentine, avec Patricia, il n'y avait pas eu de solitude plus grande que celle de l'ascenseur et de sa glace, à l'aéroport de Londres, pendant deux heures rondes et terribles à attendre la correspondance.

A part les collectionner, les choses n'intéressaient pas Sylvain. Pas leur contenu. Pas ce que disaient les lettres anciennes serrées par le même ruban. Juste la sensation fugace, l'illusion d'un morceau de passé, qu'elles lui donnaient. Sylvain glissa juste la main dessus. Soyez heureux, dans le travail austère, Heureux, bénis dans votre gai foyer, Unis, joyeux, sous les yeux d'un bon Père, Qui tous les jours saura vous protéger. Son doigt passa sur les mots que ses parents avaient reçus pour leur mariage. Il n'est qu'une chose qui dure, Plus que la fleur, plus que le jour, Que l'azur et que la verdure, Et cette chose c'est l'amour. Tout ça sur quatre centimètres sur cinq, à peine. Les vœux que recevait Sylvain étaient bien différents, avec leurs promesses de Mariage du tonnerre et de Nuit d'enfer.

Parce que le tenaillait la panique de perdre ses traces, Sylvain la colmatait par la fureur de conserver et de classer. Surtout ne rien changer. Ni les germes ni les ébréchures. Ne rien arracher. Réparer, mais pas remplacer, ni la fontaine-lessiveuse ni le boiton à l'abandon. Ses habitudes simples, jusque-là, l'avaient dispensé d'inventer et peut-être, dans sa cohérence à lui, n'avait-il pas tort, jusqu'à ce moment.

Les nœuds de bois avançaient sur le plancher. Le long des plinthes bougeait une araignée aux grosses cuisses. Fendillé par endroits, le bois travaillait et les lambris pleuraient. Le grenier se mettait à vivre, tapissé de miroirs en miettes et de placards où tintinnabulaient des cintres vides. Bavarde, Aubeterre émettait une quantité de bruits furtifs. Le vol d'une effraie. Un bout de papier qui affolait un chat. La plainte stridente d'un jeune lièvre égorgé par le renard. Toujours le même. Celui qui contournait le champ de maïs.

Les malentendus s'accumulaient dans le refuge hermétique où l'insensibilité totale passait aussi bien pour de la sagesse que le contact quotidien avec les bêtes.

A Gaspard de planter les fers pour davantage d'indépendance. Avec quelques années de décalage, Sylvain n'aurait qu'à l'imiter. A Sylvain de détourner, à chaque fois que Gaspard s'engouffrait dans une brèche, la situation à son avantage. Alors, il n'avait plus qu'à astiquer la statue que Gaspard s'était éreinté à découvrir.

Non, Sylvain ne supportait pas l'idée de lui devoir tout, même sa femme. Ce qu'il supportait encore moins, c'était le miroir que lui tendait Gaspard pour lui offrir le spectacle de sa propre image. Le diamant dans l'oreille et les sabots peints en or. A la veille de ses noces. Et qu'il puisse, lui, Gaspard, partir d'ici, ou même envisager de partir d'ici, pour se refaire un lieu ailleurs. Un chez lui autre qu'Aubeterre. C'était une idée terrifiante. Et nécessaire.

Je t'effacerai, il le faut. Je gommerai les circonstances de ma rencontre. Je briserai le miroir que tu me tends.

La nuit enfermait le jardin. Dérivait une lune frottée de cendre mauve. C'était comme ça que ce devait être. Luz. Le jardin enfermé. C'était encore mieux avec du brouillard. La clôture, en pointillés, donnait le vertige à Sylvain.

A un camp dans les bois, il réfléchissait à ce qu'il fallait faire pour se défendre d'un tigre. A défaut de localiser la bête qui s'approchait, Sylvain filait chercher une fourche au sous-sol, persuadé de pouvoir tenir le fauve à distance. Sylvain jetait un coup d'œil dehors et apercevait le chien d'Armand, complètement figé face à une présence. Le tigre était là. Beaucoup plus gros que prévu, solide, bien nourri, blanc et tout doux au toucher. Il se dirigeait vers le camp et Sylvain se demandait ce qu'il allait bien pouvoir faire.

Pourquoi se défendre de sa propre férocité?

Une page vide? Un champ non labouré. Une arène. L'autre gladiateur s'avançait à sa rencontre. Ou alors la bête douce à la peau de femme. On menait l'épousée dans la chambre nuptiale. Elle, l'inconnue. Tout était organisé dans les moindres détails, mais Sylvain s'inquiétait. Elle n'était pas une page vide. Il n'y avait pas de chambre nuptiale.

Sylvain appuya sur les serrures de la valise de cuir bouilli qui explosa de mousse blanche. La robe de mariée. Il soupesa les cerclettes matelassées du bustier. Des spirales sans fin. D'un blanc pur. Du tulle. Sylvain sentit que l'inconnue arrivait juste au moment où il ne la voulait plus. Il ne rêvait même pas de connaître ses resplendissantes mansions lunaires. Non. Il n'avait plus besoin de la mariée, ni de l'épouse. Il cumulerait les rôles. Monstrueux duvet soudain libéré de sa taie, le reste de la robe quitta la valise et quadrupla de volume. Le regard rivé au miroir, Sylvain enleva sa combinaison de travail pour s'accrocher par-devant un petit-déjeuner à l'anglaise.

Ce chapitre, intitulé «Tulle», est extrait d'«Aubeterre II. Le Royaume perdu», à paraître le 16 août.