La place, d’Annie Ernaux, ce sont deux verres posés sur une table de bistrot. Malavita, de Tonino Benaquista, renvoie à une vieille berline bleu ciel garnie de malles et de boîtes à chapeaux. Tous les noms, de José Saramago, à une enfilade vertigineuse de tiroirs. Certains romans semblent associés pour toujours à l’image qui figure sur l’exemplaire de notre bibliothèque. Quelques-uns ont même été achetés pour l’intrigante collision entre leur titre et leur couverture. Si, jusqu’au début du XIXe siècle, les lecteurs allaient faire couvrir eux-mêmes leurs ouvrages chez un relieur, la une nous est désormais imposée. Et se fait outil de marketing plus que protection des pages sises à l’intérieur. Dans une librairie – et pire encore, au Salon du livre – le liseur est entouré d’une foule de couvertures et de jaquettes plus ou moins criardes, toutes destinées à le transformer en acheteur. La parade visuelle a commencé. Charge à chaque éditeur d’affûter ses lames. La meilleure cible? Celui qui ne sait pas exactement ce qu’il veut, et se laissera peut-être convaincre par un mot ou une illustration, promesses du plaisir à venir.

«Notre livre doit faire envie et attirer l’œil parmi tous les autres. Parfois, nous devons donc nous forcer un peu pour choisir des visuels très attrayants», admet Caroline Coutau, directrice des Editions Zoé. La Genevoise apprécie pourtant énormément l’exercice. «Je suis quelqu’un de très visuel. J’ai une banque d’images dans la tête et je procède par association d’idées: tel livre me fait penser à telle peinture, tel autre à tel travail photographique… Je consulte également les bases de données d’agences comme Rezo, Strates ou Panos.» Un titre appellera plutôt la peinture, le suivant le dessin ou la photographie. Pas d’automatisme non plus à L’Age d’Homme, où chacun – graphiste et éditeurs – fouille parmi les images à disposition, voire prospecte sur le Web les œuvres libres de droit.

L’agence VU, charmée par les couvertures des Editions Zoé, vient de lui offrir ses services. «J’ai remarqué leurs ouvrages au Salon du livre de Paris. On voit tout de suite qu’ils respectent l’image et la mettent en valeur. C’est important pour nous, qui nous considérons un peu comme l’épicerie fine de la photographie», note Mathias Nouel, responsable des liens avec les éditeurs. L’agence parisienne collabore déjà avec de nombreuses maisons en France, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. «Je propose toujours de participer aux démarches parce que je connais bien notre base de données, qui comporte 180 000 clichés. Or, il est facile de passer à côté de la photo idéale, même avec des mots-clés.»

L’auteur est toujours consulté, mais contractuellement, le choix de «l’emballage» ne lui revient pas. «Lorsque tout le monde est d’accord à l’interne – c’est le directeur éditorial qui tranche –, nous proposons une illustration à l’écrivain. Jamais plus, parce que, sinon, le choix prendra quinze jours: il va soumettre la sélection à tous ses amis, la poster sur Facebook etc., relate Marie Desmeures, éditrice chez Actes Sud, responsable des collections Babel et Babel Noir. S’il n’est pas satisfait par notre suggestion, nous reprenons tout de zéro.»

Les maisons d’édition s’accordent sur le mode de sélection: ne pas être littéral mais suggérer une ambiance et donner envie. «Nous n’avons aucun problème à nous éloigner de l’intrigue. Il faut, en revanche, qu’il se passe quelque chose entre le titre et l’image, souligne Marie Desmeures. Par exemple, pour Bord de mer , de Véronique Olmi, nous avons opté pour un intérieur avec un escalier plutôt qu’une plage. Pour le deuxième roman de Jérôme Ferrari, Balco Atlantico, nous avions choisi une photographie en noir et blanc, un jeu de clair-obscur. La couverture était compliquée et le titre également. C’était une erreur; lorsque l’ouvrage est passé en collection Babel, nous l’avons modifié. Un portrait de petite fille a remplacé la vue précédente.» Généralement, les éditeurs évitent les portraits trop frontaux, afin de laisser la part de rêve au lecteur. Le flou et l’onirisme dominent. Silvia Alterio, chargée de trouver les perles rares pour Actes Sud, ne lit pas les romans. «Je préfère m’en tenir à l’intrigue, quelques scènes et l’atmosphère décrites par l’éditeur. A partir de là, je fais résonner deux univers, littéraire et visuel – je travaille beaucoup avec des galeries. Dans le cas contraire, je me sentirais enfermée et mon choix serait beaucoup moins libre, moins suggestif. Une photo trop proche du texte casse l’imaginaire, ce n’est pas ce que nous voulons.»

Jacques Tallote, récemment publié à l’Age d’Homme, a réalisé lui-même la photographie de couverture de son Monsieur Chien : «Je voulais une image parce que cela correspond mieux au livre moderne; le fond blanc cantonne la littérature dans quelque chose d’austère. Mais il est difficile de trouver une illustration correspondant vraiment à l’esprit d’un ouvrage, alors j’ai décidé de la faire moi-même. Le roman se passe sur l’île d’Oléron. En mettant en scène une caravane minuscule, je suggère à la fois le lieu et le caractère presque fantastique de mon histoire.»

Le coût retient généralement les éditeurs de commander des clichés exprès pour un roman. La démarche est aussi plus longue et laborieuse, en particulier lorsque le résultat n’est pas celui que l’on attendait. Une photographie achetée dans une base de données, elle, se monnaie généralement quelques centaines de francs, selon les tirages. Le tarif augmente évidemment si le livre connaît un succès tel que l’on fabrique des produits dérivés – carnets, marque-pages ou sacs chez ­Actes Sud, par exemple. Pour les photographes, le revenu est anecdotique, mais le prestige réel. «Je reviens des Etats-Unis, où j’ai photographié Solar Impulse au-dessus du Golden Gate. On m’a dit que l’image avait été reprise 1,5 million de fois sur le Web. C’est énorme, mais il n’en subsistera rien dans trois ou quatre jours. Le livre, lui, est un objet qui reste», estime Jean Revillard, qui collabore régulièrement avec Zoé ou encore 10-18.

L’auteur est toujours consulté, mais contractuellement, le choix de «l’emballage» ne lui revient pas