«L'amour ressemble à un tas de choses. A une rivière à truites, par exemple.» Ceci n'est pas un aphorisme de Cioran, mais une phrase extraite de La Vie selon Gus Orviston. Un roman d'une légèreté épatante, frais comme un sous-bois, aussi frétillant qu'une ablette: de quoi passer quelques heures miraculeuses, sans la moindre idée noire. Sujet: la pêche à la ligne. Le seul sport capable de mettre en faillite les marchands de Prozac: l'halieutique (cf. Petit Larousse page 503) est le zen du pauvre, le yoga du citoyen lambda. Le supplément d'âme? A quoi bon se coltiner Lao-Tseu ou Maître Eckhart quand une bonne tige de bambou et une poignée d'asticots peuvent vous procurer votre lot de nirvana, dans les clapotis d'une rivière.

La Vie selon Gus Orviston est paru en 1983 aux Etats-Unis, où il fait désormais figure de livre culte, au même titre que La Rivière du sixième jour de Norman MaClean. Deux romans dans lesquels la pêche devient une aventure spirituelle, une leçon de vie, comme chez Melville ou Hemingway, Jim Harrison ou Thomas McGuane. A ces noms illustres, il faut ajouter celui de David James Duncan, qui vit du côté de Missoula, au cœur du Montana, le vivier de la nouvelle littérature américaine: ce cow-boy de 47 ans, dont le père naquit dans une cabane en rondins de la Ruby River Valley, passe ses journées parmi les daims, les rats musqués, les aigles, les canards sauvages. Et avoue préférer les torrents aux humains… «Nous sommes nous-mêmes des rivières, dit-il, car nos corps contiennent 78% d'eau claire et pure. La surface de la terre est également composée de 78% d'eau. Cela donne à réfléchir. Autre fait étrange: les rivières sont des boucles. Elles ne se contentent pas de couler à nos pieds, de courir vers la mer. De la terre, elles s'élèvent en vastes masses de vapeur, se transforment en nuages et retombent sur les pentes en pluie, en neige, en grêle, formant à l'infini un cercle fluide qui tourne sur lui-même comme un moulin à prières.»

En s'attablant à ce roman, à la fin des années 70, Duncan voulait évoquer la quête quasi métaphysique d'un fou de la pêche à la mouche, dans les décors éblouissants de l'Oregon. Mais les éditeurs commencèrent par refuser poliment ces pages où ils ne voyaient qu'une gentille bluette pour écolos attardés. Jusqu'à ce qu'une petite maison spécialisée dans la défense de l'environnement – Sierra Club Books, à San Francisco – décide de publier La Vie selon Gus Orviston, qui ne se vendit d'abord qu'à quelques centaines d'exemplaires. La rumeur fit le reste et cet ovni littéraire (qui en est à sa vingt-huitième réédition outre-Atlantique!) allait devenir le livre de chevet de tous les assoiffés d'absolu dont Jim Harrison a résumé la devise: «Un jour, debout dans une rivière avec mon lancer léger, j'aurai le courage d'accepter mon existence.»

Gus Orviston est un jeune garçon ingénu, un Candide des rivières qui a appris à lire dans Le Parfait Pêcheur à la ligne, un manuel dont il a fait sa bible. Fatigué de voir ses parents se chamailler, il décide un beau matin de larguer les amarres. Et se retrouve sur les berges d'un rapide argenté, dans une hutte de fortune. Ses journées, il les passe les pieds dans l'eau, en compagnie des truites et des saumons. Belle façon de cultiver sa misanthropie: «Un poisson se fout de ce qu'on lui dit et ne répond jamais aux questions qu'on lui pose», fait-il remarquer avant de se lancer dans une odyssée aquatique où Konrad Lorenz croise Little Big Man et le Capitaine Achab. En chemin, Gus Orviston rencontrera toutes sortes d'illuminés de son espèce. Un vieil Indien qui implore le pardon des poissons avant de les jeter dans sa casserole. Un chien savant nommé Descartes. Un philosophe qui a troqué le tonneau de Diogène contre une antique Plymouth toute cabossée. Et cette «pêcheuse-pécheresse» dont il aimerait bien harponner le cœur…

Dans cette fable initiatique, la pêche sert de prétexte pour parler des hommes, de leurs passions et de leur destin, de leur besoin d'absolu: l'ascèse de Gus Orviston est une figure de la rédemption, une métaphore de la sagesse. Mais, dieu merci, tout cela est à peine suggéré sous la plume du pudique Duncan, qui préfère l'humour aux trop pesantes démonstrations. Pour que ces pages soient réussies, il fallait qu'elles restent allusives et aériennes: mission accomplie. Duncan? Une bouffée d'air frais, une pureté presque angélique. Nettement plus efficace que le Prozac, en effet.

David James Duncan, La Vie selon Gus Orviston, Trad. par Michel Lederer, Albin Michel, 444 p.