POLEMIQUE

Livres. Debats autour de la violence: Le match bernard Lewis-edward Said:islam, déclin et fureur

Le dernier essai du professeur de Princeton sur l'Islam, «What Went Wrong?», a provoqué la fureur du Palestinien de Columbia.

Bernard Lewis

Que s'est-il passé?

Trad. de Jacqueline Carnaud

Gallimard, 230 p.

Si Bernard Lewis et Edward Said parvenaient à se parler, le Proche-Orient ne serait pas au bord de la guerre. Proposition téméraire? Le premier, Britannique de 86 ans, est professeur émérite à Princeton, où il est arrivé en 1974. Le second, Palestinien né en 1935 dans une famille chrétienne, enseigne depuis une quarantaine d'années à Columbia, Manhattan. Lewis et Said ont passé une bonne partie de leur vie à ausculter le monde arabo-musulman. Mais ils n'en ont débattu entre eux qu'une fois, alors que Princeton et Columbia, c'est la porte à côté. Les deux auteurs n'ont l'un pour l'autre que détestation et mépris. Et dans cette haine recuite, il y a la coupure de deux mondes, Occident/Orient. Edward Said est déchiré entre les deux, et l'incompréhension le rend fou: il souffre du regard biaisé des Américains sur les siens, là-bas, du côté de Jérusalem ou de Bagdad. Bernard Lewis, trop vieux sage, n'est pas si torturé: il approuve la possible intervention militaire des Etats-Unis contre l'Irak.

Les deux professeurs ne se parlent pas, mais ils polémiquent. Leur dernier échange sans communication a été provoqué par le court essai de Bernard Lewis, What Went Wrong?, écrit avant le 11 septembre 2001, publié au début de cette année en anglais, et que Gallimard vient de traduire sous un titre atténué, Que s'est-il passé? C'est un livre qui fait mal. La question de Lewis est en fait plus crue: d'où vient la stagnation du monde arabo-musulman? Des chercheurs de la région, dans un rapport des Nations unies publié après l'essai du professeur de Princeton, s'interrogent de la même manière, trouvent des causes dans la société proche-orientale, et proposent quelques remèdes. Bernard Lewis, lui, s'intéresse d'abord aux explications que les Arabes et les musulmans ont données eux-mêmes de cet immobilisme et de ces «échecs».

Les empires naissent et s'éteignent, ce n'est pas nouveau, mais l'affaissement de l'ensemble constitué par les Arabes à partir du VIIe siècle est une énigme immense. Cet empire-là a duré mille ans, et ce fut un pôle civilisateur d'une très grande créativité, intellectuelle, artistique, scientifique, ce que les Occidentaux ont souvent de la peine à admettre. C'était une société plutôt ouverte, plus tolérante que l'Europe du Moyen Age.

En 1683, l'échec de la deuxième tentative de prendre Vienne fut un tournant. Ce qui s'est passé ensuite – vu du dehors – ce sont des errements en cascade, le renfermement stérile et la soumission aux puissances étrangères. L'étranger! C'est l'explication que Bernard Lewis lit dans le discours arabe. Le malheur est venu du dehors: invasion mongole, domination turque, extension coloniale britannique et française, impérialisme américain. Ce lamento – qui est bien ce qu'on entend – n'a jamais convaincu Lewis. C'est l'état de faiblesse du monde arabe qui a entraîné les conquêtes, dit-il, non pas l'inverse. L'essor iranien s'est fait sous les Mongols. Les puissances coloniales n'ont pas fait qu'asservir et réduire. Et comment expliquer cette différence, demande l'octogénaire de Princeton: Hongkong et Singapour, naguère ports de l'empire britannique, sont aujourd'hui ce qu'ils sont; Aden, qui avait le même statut, aussi.

Les causes du déclin sont ailleurs. La seule vraie modernisation s'est faite dans l'appareil de répression des régimes arabo-musulmans, avance Bernard Lewis. Et ce que redoutent le plus ces tyrannies locales, dit-il, c'est par exemple la fin du conflit en Palestine, utile dérivatif, ou la démocratie en Irak, menace contagieuse. Mais le professeur sait aussi que la volonté de sortir de cet enfermement travaille le grand corps musulman. Faut-il plus de religion, un retour aux sources, comme le pensent les islamistes? Ou au contraire la séparation du politique et du religieux, la fin de la soumission des femmes, des espaces de liberté? L'exemple à suivre, pour Lewis, c'est la Turquie, que le Britannique a passé sa vie à étudier.

Dans What Went Wrong?, trois mots terribles décrivent le monde arabo-musulman tel que l'auteur le voit: «pauvre, faible, ignorant». Dans un entretien, il a ajouté que la misère palestinienne, en Cisjordanie et à Gaza, n'est pas due à l'occupation israélienne, mais au terrorisme. Vraiment, professeur? Même sans un tel dérapage, Edward Said se serait déchaîné contre l'essai. Lewis, pour le professeur de Columbia, est l'exemple même de l'orientaliste dont il a fait le procès dans un livre fameux: le savant occidental qui occulte la réalité, réinvente l'objet de son étude, recrée l'Orient à sa convenance. Lewis et ses pairs, dit le Palestinien, ne veulent pas voir que l'Islam est pluriel, qu'il ne peut pas être réduit à une catégorie fantasmatique, et ils sont sourds aux aspirations des Arabes et des musulmans à la justice et à la dignité. Dans sa colère, Said n'épargne rien à son aîné: il est trop vieux, il est dépassé, il ne lit plus… Mais au bout de son pamphlet (publié dans Harper's en juillet), demeure cette question – celle de Lewis: comment en sortir? Avant qu'il ne soit trop tard, Princeton et Columbia devraient organiser une rencontre…

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