Joël Kotek et Pierre Rigoulot

Le Siècle des camps

Lattès, 806 p.

Soviétique ou nazi, le camp de concentration est une institution du siècle qui vient de s'achever. En 1950, David Rousset pouvait encore faire scandale en assimilant le premier au second lors d'un retentissant procès en diffamation. Aujourd'hui la cause paraît entendue. Le goulag a trouvé sa place dans la liste sinistre des lieux d'enfermement et avec lui bien d'autres institutions de pouvoir arbitraire et de violence collective.

Y aurait-il une spécificité du camp de concentration, qui distinguerait ce dernier des camps de prisonniers civils et militaires? Pour répondre à cette question, Joël Kotek et Pierre Rigoulot remontent le cours d'une histoire qui commence à la fin du XIXe siècle avec la répression de la guerre d'indépendance à Cuba, l'internement des fermiers boers en lutte contre les Anglais en Afrique du Sud et le massacre – un quasi-génocide – des Herreros par le pouvoir colonial allemand. Ces événements que des massacres ultérieurs minimiseront constituent le soubassement d'une mémoire collective qui ne cesse dès lors de s'étendre.

La guerre de 14-18 avec sa mobilisation totale et sa brutalisation des comportements sociaux, les révolutions et les répressions des années 20, le goulag et la machine nazie d'extermination, les génocides de l'après-Seconde Guerre mondiale en Chine, au Cambodge ou en Afrique portent à leur paroxysme le phénomène. Le récit historique ne se limite pas à raconter, il étend l'usage du terme, jusqu'à créer la confusion. Les camps de concentration mussoliniens, aussi condamnables soient-ils, ne se comparent pas aux installations nazies et, parmi ces dernières, il faut distinguer entre la détention préventive, selon le jargon de l'administration, des camps de travail, lieux voués à l'extermination immédiate comme Sobibor ou Belzec –

Auschwitz pour sa part combinant tous les aspects de la folie totalitaire.

Le développement de la réalité concentrationnaire est tel, au cours du XXe siècle, qu'il convient non seulement de décrire et de distinguer entre les différentes installations, mais qu'il devient nécessaire de les comparer entre elles. C'est donc sur une tentative de définition – partant d'interprétation – que se clôt le grand effort de description de ce siècle des camps. Avec raison, je crois, Joël Rotek et Pierre Rigoulot associent leur étude du phénomène à celle du totalitarisme. Le camp de concentration apparaît ainsi dans sa complète signification, qui n'est pas seulement celle de punir et de terroriser, mais avant tout de remodeler par la violence les conditions sociales qui assureront le triomphe de l'homme nouveau.