Luciano Canfora

Une Profession dangereuse: les penseurs grecs dans la cité

Trad. d'I. Abramé-Battesti

Desjonquères, 156 p.

Le monde occidental a ses convictions: la démocratie est tout à la fois un idéal politique et intellectuel. Lors de la dernière de Bouillon de culture, c'est Jean d'Ormesson qui pose la question paradoxale des grandes œuvres produites dans des régimes totalitaires: la tyrannie et son régime de censure n'offrent-ils pas à la naissance des grandes pensées un terreau meilleur que la démocratie? Mais la question n'est posée que pour être aussitôt réfutée. On peut toujours évoquer les noms particuliers d'un Soljenitsyne ou d'un Gao Xing Jian; que pèsent-ils face à l'interminable catalogue des grands écrivains français?

Loin du discours conventionnel de l'intelligentsia parisienne, qui finit toujours par se rassurer sur le rôle de Paris comme capitale incontestable de la pensée, c'est vers l'ouvrage de Luciano Canfora qu'il faut se tourner pour tenter de relancer le débat. Historien de l'Antiquité et homme de gauche, bien connu en Italie où il enseigne à l'Université de Bari, Canfora ouvre une nouvelle fois le dossier du statut des philosophes dans la Cité antique. Le monde occidental moderne rêve volontiers à cette Grèce antique qui aurait vu naître, en même temps et dans un même élan, la démocratie, l'histoire et la philosophie: une preuve toute trouvée de l'implication réciproque et nécessaire de la pensée rationnelle et de la démocratie. En moins de deux siècles, Athènes n'a-t-elle pas produit ou accueilli Eschyle, Sophocle, Euripide, Hérodote, Thucydide, Xénophon, Socrate, Platon, Démosthène, Aristote?

Mais Canfora s'interroge: en 411 et en 404, quand les institutions d'Athènes sont bafouées, quels grands penseurs prennent-ils sa défense? Ni Socrate, ni Platon, ni Xénophon. On peut chercher là le début d'une explication à ces décisions graves que prendra la cité quand, la démocratie rétablie, elle votera la condamnation à mort de Socrate et contraindra Xénophon, impliqué dans le massacre d'Eleusis, à s'exiler pour éviter le même sort. Quant à Platon, son Académie s'inscrit en marge de la société, comme une communauté indépendante, suscitant d'ailleurs la méfiance des Athéniens. Quelques années plus tard, la même suspicion frappera le Lycée, avec des circonstances aggravantes qui conduiront Aristote à quitter Athènes lorsque Démosthène parviendra au pouvoir.

Canfora le dit sans détour: dans la cité grecque, la philosophie était une profession non seulement mal vue, mais dangereuse. Faut-il alors dénoncer l'usurpation d'une démocratie qui se prétend garante de la libre pensée? Sur ce point, Canfora devient soudain aussi elliptique que d'Ormesson. Evoquant les figures de Socrate, Xénophon, Platon, Aristote ou Epicure, il raconte des destins plus qu'il n'affronte un problème théorique. Son livre tient finalement davantage du manuel que de l'essai: c'est un choix qui se défend, mais s'il gagne d'être lu plus facilement, il perd une occasion de pousser jusqu'au bout sa thèse provocatrice d'une démocratie ennemie de la libre pensée.

Peut-être aussi Canfora n'a-t-il pas osé dire plus précisément ce qu'il préférait suggérer. Significativement, à la question du statut des philosophes dans la cité démocratique, il substitue, dans sa partie finale, un exposé qui démontre que la cité chrétienne n'était, à l'égard des penseurs, guère plus favorable que la cité païenne. C'est rappeler la traditionnelle tension entre politique et philosophie, une conclusion générale qui occulte le problème particulier. Ce n'est plus la nature d'un régime spécifique mais le politique en tant que tel qui gênerait le philosophe. Et Canfora ne manque pas de citer les exemples de ces penseurs qui ont changé de morale quand ils ont accédé au pouvoir: l'empereur Claude, Robespierre, Lénine… Façon de dire que le rêve de Platon d'un philosophe-roi ne se réalisera jamais! Mais au départ, avec Socrate et Platon, la question était bien celle des conditions de la philosophie en pays démocratique…