– Celui-ci, là-bas, en bas, derrière la longue table de la communauté de Fontanella, il croit être le diable en personne.

L'hôte qui a reçu cette information de son voisin se penche légèrement, autant que le permet la bienséance, pour regarder qui c'est et de quoi il a l'air. C'est un jeune homme aux cheveux et aux yeux comme du charbon. Regard de sauvageon, maintien intimidé. Plutôt un enfant effarouché qu'un diable. Et pourtant, il croit être le diable en personne. Peut-être est-ce pour cela qu'il s'est assis au bas bout de la table, ne disant pas un traître mot. Parfois quelqu'un essaie d'entamer une conversation, mais le diable reste silencieux et gêné au milieu de ces gens qui sont, à son avis, plus dignes que lui. Il a posé sa jambe gauche à l'extérieur du pied de la table, il n'est assis que d'une fesse, tout au bord de sa chaise, prêt à quitter sur-le-champ sa place, au cas où quelqu'un lui dirait quelque chose. Mais ici, il n'y a personne qui exorcise les diables. Et c'est ainsi qu'il mange la past'asciutta avec tous les autres. Avec un peu de mauvaise conscience, ça oui, comme on peut penser qu'il sied à un véritable diable – mais un vrai diable ne peut pas avoir mauvaise conscience. Il existe des raisons théologiques pour croire que le diable a une solide bonne conscience –. Et puisqu'il se trouve dans une Communauté qui ne fait pas sans cesse des signes de croix ou des aspersions d'eau bénite, ce diable ne se sent pas offensé dans sa dignité au milieu de la Communauté religieuse. Il boit à la fin du repas l'espresso qu'on lui offre, et disparaît enfin, dans l'après-midi, pour revenir le dimanche suivant, gêné, effarouché, comme s'il attendait à chaque instant l'exorcisme. Mais ici il n'y a personne qui se soucie de faire des exorcismes. Personne qui s'étonne qu'un «diable» puisse circuler librement dans la Communauté religieuse. Ils l'invitent à déjeuner, de semaine en semaine, et il s'assied au bas bout de la table, silencieux, posant seulement une fesse à l'extrême bord de la chaise, la jambe gauche à l'extérieur du pied de la table, au cas où quelqu'un voudrait exorciser le diable. Mais personne ne le fait.

L'hôte interpellé continue à manger et à s'entretenir avec ses commensaux, passant du coq à l'âne. Peu après, il dit qu'il vient d'une contrée où certains croient être des Dieux. Pleins de curiosité, nous avons tous levé la tête et arrêté de manger.

– Pourtant, poursuit l'hôte, c'est tout à fait normal.

Quelqu'un lance au passage que ça doit être une vraie bénédiction dans ce pays.

– Ça, réplique l'hôte, chacun peut l'entendre comme il veut. Il est certain que le comportement de ces Dieux n'est pas à comparer à celui de votre diable.

Et il se met à donner quelques détails. Entre autres, il dit que Leurs Seigneurs ne se contentent pas de n'importe quelle place au bout de la table, oh non; ils s'assoient, dit-il, au haut bout et au centre, comme il convient à un Dieu. En général, ils prennent leur vocation de Dieux très au sérieux. Ils se sentent appelés, et par conséquent obligés, à distribuer des exorcismes à droite et à gauche, à faire des aspersions d'eau bénite qui donneraient la chair de poule même au plus innocent diablotin. Ces Dieux disent qui est un Judas et qui ne l'est pas, qui est un faux prophète et couillonne le peuple. Quelques-uns de ces Vice-Dieux ont le don d'ubiquité. Il n'y a pas de fête sans qu'ils s'y trouvent avec leurs tables de la loi, pas de réunion sans qu'ils y prennent la parole pour annoncer le paradis de leurs principes au peuple, dont ils attendent naturellement la foi. D'autres de ces Dieux savent qui est bon, qui est mauvais. Ils sont sûrs de leurs vertus, ils croient être propriétaires de la Vérité, et ils n'ont, comme de véritables Dieux, pas besoin des paroles et des conseils d'autrui.

L'hôte avait raconté ces choses entre une cuillère et l'autre. Nous étions un peu surpris. Nous n'étions pas précisément préparés à une bénédiction d'une telle ampleur. Cependant nous n'avons pas répondu, nous avons repiqué le nez dans notre assiette et continué à manger, et à boire notre vin.

Une question demeure pendante: vaut-il mieux vivre avec Dieu ou avec le diable?

Ce texte, «Dieus ed il bien giavel», est extrait d'«Il cavalut verd»,

Ed. Porclas, 1988. Il a été traduit du romanche sursilvain par Marie-Christine Gateau-Brachard.