D'abord, il y a la petite Dorothy, une gamine de Caroline du Sud violée et tabassée par son beau-père. Qui subit ses assauts en silence, jusqu'à l'âge de onze ans. Ensuite, il y a la littérature: une œuvre obsédée par ce terrible traumatisme, un douloureux exorcisme qui permettra à Dorothy Allison de renaître en conjurant l'enfer du passé. Elle est pour la première fois traduite en français, et arrive avec une sulfureuse réputation: féministe acharnée, zélatrice des minorités sexuelles, lesbienne militante, la «Janis Joplin du roman américain» marche sur les traces de Steinbeck pour renouer avec la littérature sociale, la littérature de témoignage et de protestation.

De vieilles lunes? Sans doute, mais qui lui valurent – en 1992, à 43 ans – un fulgurant succès aux Etats-Unis, lorsqu'elle raconta son enfance dévastée dans un premier roman bouleversant, L'Histoire de Bone. Tout de suite, la critique la compara aux plus grands, tandis que le groupe de rock Sonic Youth composait une chanson en hommage à l'héroïne de ce récit autobiographique où Dorothy Allison peint l'Amérique des white trash, ces Blancs souvent violents, mesquins, étriqués – bouseux machos et femmes soumises.

C'est dans ce marigot que naît Ruth Anne Boatwright, surnommée Bone par ses proches. Une fillette maigrichonne, «pas plus grosse qu'un osselet», flanquée d'une mère immature et d'un beau-père qui la viole et la roue de coups avec sa ceinture. La romancière raconte, en ravalant ses larmes. Les dettes de la famille, l'alcool, le frigo vide, la peur du lendemain, les déménagements incessants, l'effroyable secret, la honte, la hantise d'être «quelqu'un de dégoûtant», les jurons des oncles, les tantes usées par leurs grossesses, c'est un calvaire au quotidien qu'évoque Dorothy Allison. «J'étais un réceptacle de haine, une haine qui bouillonnait, noire et épaisse», écrit-elle avant de terminer son récit sur ce terrible autoportrait: «La nuit m'enveloppait comme une couverture. Je n'étais pas vieille. J'allais avoir treize ans dans quelques semaines.»

Sans tomber dans la psychanalyse à bon marché, on comprend pourquoi Dorothy Allison est allée chercher l'amour dans les bras de Sapho. Elle vit aujourd'hui à San Francisco, avec une musicienne, leur fils Wolf et le père biologique de l'enfant. Un ménage à quatre plutôt inédit, qui en dérange plus d'un… A l'évidence, la panthère blanche d'outre-Atlantique aime scandaliser. La preuve, ce recueil d'essais impudiques, Peau, où elle appelle une chatte une chatte: le «porno-

lesbien» en dix-sept chapitres, sous la plume d'une pétroleuse qui exhibe son homosexualité comme un étendard politique. Avec un réel courage, par-delà la provocation. «Je porte ma peau aussi fine que je le dois, me blinde autant qu'il est nécessaire, confesse-t-elle. J'essaie d'aller nue dans ce monde, sans honte même sous les attaques, sans peur même si je sais combien il y a lieu d'avoir peur. Je me dis que la vie est une longue lutte pour se comprendre et s'aimer pleinement.»

C'est de lutte, encore, qu'il est question dans Retour à Cayro, un gros mélo moins convaincant que L'Histoire de Bone: amputé de cent ou deux cents pages, ce roman eût été bien meilleur. Dorothy Allison y parle d'existences gâchées, de destins qui capotent. Delia, son héroïne, a longtemps vécu à Cayro, un bled assez sinistre de Géorgie. Puis elle a abandonné son mari et ses deux fillettes, avant de filer en Californie. Pour suivre un rocker, dont elle est tombée amoureuse.

Une autre fille, Cissy, naîtra de cette union et, dix ans après sa fugue, Delia finira par rentrer au bercail, rongée par une affreuse culpabilité. Comment recoller les morceaux du passé? Comment se faire pardonner par ceux qu'elle a brutalement plaqués? Comment recréer une famille, en y intégrant Cissy? Douloureuse rédemption… Delia devra payer le prix fort – mépris, humiliation – pour se réconcilier avec les habitants de Cayro.

Confondant littérature et bons sentiments, Dorothy Allison en fait trop, hélas. Et nous assène des messages au lieu de soigner sa prose. N'empêche: il faut la lire pour sonder l'enfer des familles, dans cette Amérique profonde dont elle est – après Russell Banks – la nouvelle exploratrice.

Dorothy Allison, L'Histoire de Bone, Trad. de Michèle Valencia, 10-18, 415 p.

Peau, Trad. de Nicolas Milon, Balland, 298 p.

Retour à Cayro, Trad. de Michèle Valencia, Belfond, 450 p.