C'est un carnaval, étrange, menaçant. Des baudruches flottent dans l'air, bouffies, puantes, que le soleil fait éclater. Ce n'est pas à la narratrice que l'on fera prendre ces vessies pour des lanternes. Elle voudrait fuir, oublier la masse en sueur, bavante, qui s'agglutine et vocifère. Mais elle habite en plein cœur de l'agitation. Prise à partie, insultée, elle ne trouve pas de refuge. Ce texte mystérieux ouvre le recueil Paris-la-Politique, composé de «chutes» des livres précédents de Monique Wittig, Les Guérillères (1969) et Virgile, non (1985).

Depuis cette date, elle n'a plus rien publié en français car elle vit depuis vingt ans aux Etats-Unis où elle est une sorte d'idole des women studies. En Europe, elle reste l'auteur de ce livre émouvant, L'Opoponax, son premier roman, qui lui valut le Prix Médicis en 1964, salué par Marguerite Duras, toujours réédité, et que les spectateurs romands se souviennent d'avoir vu mis en scène par la Compagnie des Basors.

Le miracle de L'Opoponax résidait dans l'adéquation parfaite entre le langage et l'enfance campagnarde de Catherine Legrand et de ses copines. L'amour de Catherine pour Valérie Sorge, à la fin, ouvrait discrètement sur le discours de l'homosexualité qui allait se radicaliser avec Mai 68, le MLF et le militantisme. Les Guérillères, Le Corps lesbien dénoncent l'hétérosexualité comme un système d'oppression dont il faut sortir en refusant les catégories sexuelles. En note de Paris-la-Politique, Monique Wittig avertit bien ses lecteurs: «Il y a une recherche d'universalisation du point de vue, à partir du pronom «elles» comme on a coutume de le faire à partir du pronom «ils». C'est une démarche qui a pour but de rendre caduques dans cette parabole les catégories de sexe dans la langue.»

Lecteurs, vous vous conjuguerez sans peine en «elles» car ces fables dévoilent des mécanismes de pouvoir, d'exclusion, de fascination et de domination universels. Elles datent de 1985, donc des années de la désillusion post-soixante-huitarde. Il se dégage une extrême violence des rapports humains, comme si le militantisme annihilait l'esprit critique, la simple raison pour faire place à l'hystérie, à l'obéissance aveugle, à la trahison, aux manifestations les plus grégaires d'ostracisme. Probablement dictées par l'expérience, ces petites paraboles disent l'horreur de la pensée sectaire avec une charge poétique intense: Monique Wittig est passée par la science-fiction, elle sait manier les images et stigmatiser l'absurdité des comportements et des discours sans donner de leçons d'éthique politique.

«Les mises en boule» montre une population de créatures égocentriques dont l'idéal est de s'enrouler autour de leur nombril, bravant les lois de la pesanteur et de la nature. Ces «adeptes de la rotondité» représentent sans doute les femmes qui se réclament d'une «féminitude» que Monique Wittig récuse, elle qui n'envisage pas les women studies comme un ghetto mais comme un dépassement des catégories. Les anciens habitués des groupuscules ou des sectes devraient reconnaître dans ces tableaux une typologie des aberrations de groupe à la fois drôle et effrayante.

Un autre texte, troublant, intitulé «Elsa Braun», parle d'une petite fille appelée au parloir de l'institution religieuse qui l'accueille pour y rencontrer «son vieux» au crâne rose. Il ne se passe rien, pourtant une extrême violence sourd des rapports de l'homme et des bonnes sœurs avec l'enfant. Monique Wittig aime les mots qu'elle utilise avec une grande précision. Quant aux noms propres, de femmes, d'animaux, d'arbres, ils jouent un rôle magique, incantatoire, fait pour séduire Marguerite Duras en effet. Ainsi «Une partie de campagne» pendant laquelle des femmes font la cuisine, boivent, mangent, parlent sous les frondaisons, s'aiment, se disputent, dansent sous la pluie.

Bien plus étrange et inquiétante, la parabole du «Jardin» dans laquelle des «corps» sans forme, presque sans voix, sans autonomie aucune, sont soumis aux désirs d'«êtres» beaux et sûrs d'eux. La subversion guette cependant et les «corps» trouvent le moyen d'empoisonner leurs dominateurs. Le recueil se clôt par une fable reprise des Têtes rondes et têtes pointues de Brecht, à la différence que les «Tchiches et les Tchouches» ne se distinguent pas par leurs caractéristiques physiques mais par les rapports de domination économique, sociale et affective qui les unissent: les Tchiches ont de quoi bouffer et bien plus, les Tchiches n'ont rien que leur «intuition» qui ressort de leur «nature», inférieure par essence et qui les amène à intérioriser le modèle de leurs maîtres. La fable est transparente, un peu trop. Qu'elle ne fasse pas oublier le charme inquiétant et le chatoiement verbal de la plupart de ces histoires.

Monique Wittig

Paris-la-Politique

P.O.L, 144 p.