Culture

Livres. Ecosse. Alasdair Gray embrasse le monde en un labyrinthe époustouflant

Livre-culte outre-Manche, «Lanark» est un roman inclassable, qui utilise tous les genres littéraires. Avant de basculer dans le plus pur fantastique pour livrer une allégorie sur la tyrannie d'un siècle naufragé.

L'Ecole de Glasgow est un aréopage d'écrivains aux idées souvent noires, qui peignent le naufrage des grandes métropoles industrielles gangrenées par le chômage et la misère, en réinventant Zola dans la patrie de Walter Scott. Parmi eux, James Kelman, Tom Leonard, Irvine Welsh. Et, surtout, Alasdair Gray, leur mentor. Né en 1934, décorateur de théâtre et professeur aux Beaux-Arts, ce mégalomane de la plume est l'auteur d'un roman inclassable, déconcertant, totalement fou, qui est devenu un livre-culte outre-Manche: Lanark (Lanark, a Life in Four Books) que l'on découvre avec vingt ans de retard, et pas mal de stupeur.

Car ce mégapavé de 650 pages est une véritable énigme littéraire. Un logogriphe quasi oulipien. Un hommage à Borges, dans les décors blafards de l'Ecosse d'après-guerre. Une cathédrale déglinguée, dont les chapitres défilent dans le désordre: on commence par le troisième, on enchaîne ensuite avec le prologue, et l'on continue à zigzaguer au fil d'un récit aux multiples entrées et aux nombreuses chicanes, à la manière de Marelle de Julio Cortazar, autre roman à géométrie variable. Le tout couronné par un épilogue vertigineux d'érudition où Alasdair Gray, caché dans le trou du souffleur, dévoile – partiellement – ses recettes. Et cite les centaines de sources auxquelles il s'est copieusement abreuvé. Conrad y croise Walt Disney, Freud et Hobbes côtoient Thomas Mann et James Hadley Chase, William Blake mêle ses encres à celles de l'Imperial Gazetteer of Scotland, tandis que Goethe dialogue avec Edgar Poe et Xénophon.

Pour donner une vague idée de ce casse-tête, qui est loin d'être un casse-pipe, ajoutons que notre Ecossais utilise presque tous les genres littéraires, sans crier gare: le réalisme le plus cru (à l'instar de l'Ecole de Glasgow), la science-fiction, la parabole, l'utopie, la satire politique, le fantastique et le merveilleux. Comme si Dickens prêtait sa plume à Lewis Carroll. Il n'est donc pas étonnant que Lanark rime avec Snark… A ce petit jeu, Alasdair Gray aurait pu se brûler les ailes. Il signe au contraire une odyssée superbe, et nous mène par le bout du nez à travers un labyrinthe pas si obscur qu'il n'y paraît.

Laissons-nous donc aller. Peu à peu, les pièces du puzzle vont s'emboîter, les vitraux de la cathédrale se reconstituer, dans le lent cheminement de la lecture. Nous sommes à Glasgow, vaisseau fantôme dérivant sous son étouffoir de grisaille, alors que la guerre s'achève en un concert de lamentations. Dans cette cité crépusculaire, le petit Duncan Thaw essaie d'échapper à ses démons. L'asthme lui ronge la gorge, et son cerveau «est pourri par des rêves amers». La sexualité le dégoûte, l'amour le déserte. «Nous ne sommes que haine, de gros ballons de haine», dira-t-il. A l'école, il écrit des textes bizarres, que ses professeurs ne comprennent pas. Par exemple, l'histoire de ce garçon hypersensible qui «entend» les couleurs: «Quand il voit un feu, chaque flamme produit un son semblable à un violon en train de jouer une gigue et, certaines nuits, il n'arrive pas à dormir à cause des cris de la pleine lune.»

La confession de Duncan Thaw est souvent bouleversante. Il y a la mort de sa mère, des pages d'une finesse tchékhovienne. Son incapacité à s'orienter dans un monde ténébreux, qui lui semble «être un échiquier». Ses séjours à l'hôpital, pendant les crises d'asthme. Puis son entrée aux Beaux-Arts, sa folle passion pour la peinture, sa soif d'absolu, sa quête désespérée de la lumière. Et, soudain, son suicide, avant qu'il ne renaisse sous les traits de Lanark, son double d'outre-tombe…

C'est alors que le roman d'Alasdair Gray bascule dans le fantastique: Lanark, l'alter ego de Duncan Thaw, est un mirage, un clone, une de ces chimères qu'aiment inventer les auteurs de science-fiction. Désormais, il ne vit plus à Glasgow, mais à Unthank, cité imaginaire nimbée de brume et de tristesse, «où les gens ont oublié le soleil». Héros sans mémoire, voyageur sans bagages, Lanark sera victime d'une lente et effrayante métamorphose – sa peau se recouvre peu à peu d'écailles, comme s'il devenait un dragon – avant d'être enfermé dans un asile concentrationnaire à la Orwell, parfaite allégorie de la tyrannie d'un siècle naufragé: le roman, d'ailleurs, se termine par une époustouflante scène de déluge, gigantesque exorcisme aux allures de catastrophe écologique.

Jouant de tous les registres, cette fresque hybride et colossale, qui bouscule la chronologie et les conventions littéraires, est une exploration de «l'inquiétante étrangeté» dont parle Freud. «Quand on donne le petit doigt au diable, il vous mord tout le bras», dit un personnage de Lanark: la lecture de ce roman déroutant est tout aussi risquée. Comme une chasse spirituelle dont nous serions la proie, à notre tour.

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