Edgar Morin

L'Identité humaine,

tome 5 de «La Méthode»

Seuil, 288 p.

A80 ans, dont soixante-cinq passés à connaître tout ce qui peut l'être, Edgar Morin livre la synthèse d'une quête amorcée dans les années 70: La Méthode. Entreprise encyclopédique, démesurée, l'œuvre articule et réfléchit les savoirs, tous les savoirs, qu'ils émanent des sciences ou des humanités. A l'affût sur son chemin de traverse, le sociologue français traque les contradictions, les identités, surtout le meilleur des points de vue sur le paysage qu'il domine de son envergure intellectuelle: un point de vue global, généreux, mais aussi complexe. Notion désormais à la mode, «la pensée complexe» est la grande affaire du penseur français. Elle s'incarne en particulier dans l'être humain, à la fois homo sapiens, faber, demens, ludens, consumans, à la fois un et multiple, à la fois gloire et rebut, comme disait Pascal.

La Méthode, après avoir évalué la nature, la vie, la connaissance et les idées, fournit aujourd'hui un cinquième tome, précisément dédié à l'identité humaine. Contrairement aux volumes précédents, surtout La Connaissance de la connaissance, la lecture de l'ouvrage est plutôt aisée. Mieux, tonique, tant l'écrivain est ici en pleine forme. Et lucide quant à la condition humaine. Car ainsi se termine le livre: «L'humanité est en rodage. Y a-t-il possibilité de refouler la barbarie et vraiment civiliser les humains? Pourra-t-on poursuivre l'hominisation en humanisation? Sera-t-il possible de sauver l'humanité en l'accomplissant? Rien n'est assuré, y compris le pire.»

Rencontre avec l'orchestrateur des savoirs, sur lequel Françoise Bianchi vient de faire paraître au Seuil une étude intitulée Le Fil des idées, qui retrace sa biographie intellectuelle.

Entrevue

Samedi Culturel: «L'Identité humaine» a un propos encyclopédique. Or, il faut du temps, beaucoup de temps, pour métaboliser autant de savoirs. Ce livre se devait-il d'être une œuvre tardive?

Edgar Morin: Je le ressens comme cela. J'ai souvent dû entrer dans des domaines nouveaux pour moi, comme la thermodynamique ou la microphysique. J'ai écouté à l'époque des scientifiques de pointe, comme Henri Atlan ou Ilya Prigogine, dont les thèses semblaient alors farfelues, mais qui sont désormais reconnues. J'ai mobilisé dans ce livre toute ma culture antérieure. Jeune homme, je suis entré à l'université pour connaître. Tout. Je n'ai pas voulu me spécialiser. Je me suis inscrit en histoire, en philosophie, qui traitait aussi de sociologie, en droit, parce qu'il y avait de l'économie, ainsi qu'en sciences politiques. J'ai lancé mes rameaux de connaissances partout. Ce livre est une synthèse de vie, la mienne, autant qu'une réflexion sur l'humanité. C'est une œuvre tardive, mais conçue avec ardeur.

Comment entendez-vous le terme de «méthode»? Au sens cartésien?

J'ai pris le mot méthode dans son sens le plus archaïque, qui signifie «cheminer», non pas dans le sens programmatique de Descartes. J'ai ainsi avancé dans le traitement de la complexité, laquelle concerne tout: les humains, la vie, autant que le monde. Quelques notions fondamentales pour appréhender la réalité ont surgi au fil du travail. Comme le principe «hologrammique», qui signifie que la partie est toujours dans le tout, et le tout dans la partie, tant un hologramme est une image où chaque point contient la totalité de l'information de l'objet représenté; le principe de «la boucle récursive», où les effets rétroagissent sur les causes; et enfin le principe «dialogique», un peu l'héritier de la dialectique, qui consiste à associer deux notions antagonistes, pourtant complémentaires, qui se nourrissent l'une de l'autre. Ici, deux contraires continuent à coexister, à s'opposer, alors que dans la dialectique les deux propositions antagonistes se résolvent dans une synthèse.

Pour complexe qu'elle soit, votre pensée n'est pas ici opaque. Ce n'était pas le cas de certains des chapitres précédents de «La Méthode».

Je me suis toujours fait plaisir en écrivant. Notamment en recourant aux métaphores. Ce qui est dangereux, car on risque de ne pas être pris au sérieux, surtout par les scientifiques! Mais j'ai eu des domaines austères à traiter. Le chapitre auquel je tiens le plus dans La Connaissance de la connaissance traite de problèmes logiques difficiles. A partir du moment où vous entrez dans l'humain, comme avec ce nouveau livre, vous entrez dans l'expérience de chacun, et tout le monde se reconnaît. Autrement dit, le thème même du livre m'entraînait à davantage de lisibilité, et de tonicité.

Qu'est pour vous une pensée complexe?

Complexus, en latin, veut dire «ce qui est tissé ensemble». Prenez l'être humain. Il est un tissu biologique d'organes et de cellules, lesquelles sont faites d'un tissu physico-chimique, qui sont les molécules, elles-mêmes faites d'un tissu microphysique, qui sont les particules… Dans un être humain, vous avez un tissu de psychologie, de langue, de société, de culture, d'histoire… Or lorsque vous étudiez l'homme par le biais de disciplines précises, vous le cassez en miettes. Embrasser du regard ces diverses facettes de connaissance, c'est penser de manière complexe. En général, le mot complexe équivaut à une incapacité de penser. Si vous vous exclamez: «Ah! la situation est complexe!», cela veut dire que vous êtes incapable de la décrire. Le cas de Mitterrand est parlant. Pour les uns, il était un grand politique. Pour les autres, il était un Florentin machiavélique. Autant de traits qui ne sont pourtant pas exclusifs les uns des autres. Ils peuvent tous se retrouver dans la même personne. L'être humain réunit souvent des propositions contradictoires, ce qui illustre le principe dialogique.

Vous citez Henri Atlan. Ce chercheur dit pourtant qu'un cheminement sur les voies de traverse de la connaissance est de plus en plus difficile, voire impossible, en raison de la spécialisation et du jargon croissants des disciplines du savoir.

J'espère que ce que je fais montre que cette hyperspécialisation n'est pas une fatalité! Au contraire, depuis les années 60, on assiste à des regroupements de disciplines qui étaient auparavant séparées. Prenez les sciences de la Terre. Elles ont conçu leur unité à partir de 1960 et la découverte de la tectonique des plaques. Jusqu'alors, la météorologie, la sismologie, la vulcanologie ou la géologie étaient des disciplines compartimentées. Or la Terre est désormais conçue comme un système complexe, avec sa vie propre, ses mouvements horizontaux et verticaux. Il y a eu une unification de ces sciences, bien qu'elles continuent à exister. Mais elles ne sont plus imperméables les unes aux autres. Autre exemple: je définis l'humain comme une trinité. Il est à la fois individu, société et espèce. Chacun de ces termes produit l'autre. Ils sont à la fois distincts et indissolubles, ce qui est encore mieux que la Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit! Une fois l'humain défini, vous avez une première complexité de base. Bref, il importe de réunir une quantité de points de vue différents pour comprendre comment fonctionne la connaissance. Voilà ce qu'est la complexité.

Le terme «complexe» est à la mode. Il apparaît de plus en plus. A raison?

Oui, et c'est un espoir. Cette notion est entrée dans la culture en Amérique latine [ndlr: où Edgar Morin est une figure culte], au Portugal, y compris dans les systèmes d'éducation. Mais elle pénètre de manière inégale dans le monde. C'est en France qu'elle rencontre le plus de résistance. La complexité entre dans les entreprises, lesquelles sont de plus en plus livrées à des éléments aléatoires, à l'incertitude du marché mondial. Elles doivent mobiliser en elles le maximum de ressources humaines et intellectuelles. Elles sont donc obligées d'abandonner leur ancien système hiérarchique vertical et de faire appel à l'initiative des individus, aux stratégies plutôt qu'aux programmes. Il faut toutefois prendre garde que toute pensée se dégrade. Regardez celle de Marx ou Freud aujourd'hui. Le danger est de vendre de la complexité bon marché!

Il y a peu de place dans votre travail pour la transcendance. Est-ce à dire que la croyance en une entité supérieure est trop simplificatrice, guère complexe?

Non. On peut prendre le mot de Dieu dans deux sens. Dieu ferme le mystère, car Il explique tout, mais d'autre part Il l'ouvre. J'aime l'idée de théologie négative. J'aime le mystère profond de l'Univers, du réel, de l'origine de la vie et de l'être humain, que nous connaissons de plus en plus, mais comprenons de moins en moins. J'aime citer saint Jean de la Croix, qui disait que «plus on sait, moins on sait». La connaissance nous aide à communiquer avec le mystère. Pascal notait que plus la sphère de la connaissance s'accroît, plus elle a des contacts avec la sphère de l'inconnaissance. Par des raisonnements rationnels, on sait qu'il y a des limites à la raison. C'est ainsi. Il y a un endroit où l'on perd les mots, même ceux de la poésie, qui sont pourtant ceux qui vont le plus loin dans l'expression du mystère. Arrive simplement une limite où les mots ne fonctionnent plus.