S'il n'avait pas été l'un des penseurs les plus radicaux du théâtre de la première moitié du siècle, l'Anglais Edward Gordon Craig aurait peut-être sillonné les océans sur un baleinier. Histoire de chasser, sur les traces d'Herman Melville, quelque baleine blanche. Si cet artiste génialement touche-à-tout et dandy n'avait pas aimé plus que tout dessiner des décors de scène, il aurait sans doute posé son chevalet à quelques pas d'un sanctuaire. Et si ce théoricien soucieux de pédagogie avait vécu à notre époque, il aurait joué les fantômes de l'Opéra sur le Net et débattu, sous mille masques – The Mask était le nom de sa revue – du pouvoir de l'art, à l'heure des réalités virtuelles.

Pêcheur de chimères, mystique à tendance laïque ou polémiste jusqu'au-

boutiste, tel aura été Gordon Craig jusqu'à sa mort en 1966, à l'âge de 94 ans. Et c'est ainsi qu'il se profile dans De l'Art du théâtre, un recueil de textes écrits entre 1905 et 1910 que les Editions Circé ont l'excellente idée de republier ces jours. Avec une solide introduction signée Monique Borie et Georges Banu, deux carrures de la critique théâtrale universitaire. Et aussi, en guise de baisser de rideau, un témoignage sensible de Peter Brook et de Natasha Parry, deux astres de la scène de ces quarante dernières années. Le couple a connu Craig à la fin de sa vie, du côté du Midi de la France, où le vieil homme s'était retiré la tête saturée de projets et la poubelle pleine de croquis, comme autant de romans inachevés.

Mais d'où vient la magie de Gordon Craig, cette aura qui en fait au paradis du théâtre l'égal d'un Bertolt Brecht, d'un Antonin Artaud ou d'un Constantin Stanislavski? Un don d'acteur prodigieux? Sans doute pas, car cet enfant de la scène – sa mère était une comédienne célèbre – renonce à vingt-cinq ans à la comédie. Faut-il alors évoquer son génie de la mise en scène? Non. Perfectionniste jusqu'à l'inhibition, il signe certes quelques spectacles fameux, dont un Hamlet à Moscou en 1913, mais rien d'absolument inoubliable. Les raisons du charisme de Craig sont à chercher ailleurs. Dans ses écrits, notamment publiés dans The Mask, revue bouillonnante lancée à Florence en 1909, et qui, en vingt ans d'existence, fait des adeptes illustres, dont August Strindberg, Jacques Copeau, Louis Jouvet… et quelques comtesses hongroises esthètes à l'heure du goûter.

C'est donc en agitateur d'idées que Edward Gordon Craig se pose sur la grande scène du siècle théâtral. Tout comme ses contemporains, les Russes Stanislavski et Meyerhold notamment, il estime que l'art dramatique est au plus mal, asphyxié qu'il est d'abord par les tics et les tares de comédiens installés dans leur confort; déchiré ensuite par les conflits d'intérêt multiples qui mettent aux prises régisseurs et décorateurs, ou encore jeunes premiers soucieux d'être bien vus et éclairagistes obsédés par leur jeu d'ombres, etc. Mais s'il ne se distingue pas par son diagnostic, Gordon Craig frappe les esprits par ses solutions. Le voilà qui décrète que le metteur en scène est seul maître de la création, et tant pis pour les jaloux. Il est ainsi l'un des précurseurs de ce qu'on a appelé dans la seconde moitié du siècle la dictature du metteur en scène.

Le voilà surtout qui promet de bouter les comédiens, accusés de gâcher leurs rôles par excès d'émotivité, hors du plateau. «Pour que le théâtre soit sauvé, il faut qu'il soit détruit; que tous les acteurs et actrices meurent de la peste… Ils rendent l'art impossible.» Telle est la citation empruntée à la muse de la scène italienne Eleonora Duse qu'il place en exergue de «L'acteur et la surmarionnette», l'un des textes majeurs de De l'Art du théâtre. Histoire d'abord de rompre quelques lances avec la corporation des comédiens. Histoire surtout de donner la mesure de son ambition, en offrant au lecteur une vue sur l'utopie, ce théâtre de l'avenir qu'il espère bâtir.

Comment? En convoquant les grands exemples d'un passé d'autant plus miraculeux qu'il se perd tout près des origines, à l'époque où les dieux se matérialisaient en idoles de pierre, comme autant de sentinelles aux frontières du royaume des ombres. Cette fonction, Gordon Craig l'attribue à sa créature, la surmarionnette, sorte de pantin géant qui doit réconcilier le spectateur avec le sacré. «Elle ne rivalisera pas avec la vie, mais ira au-delà; elle ne figurera pas le corps en chair et en os, mais le corps en état d'extase, et tandis qu'émanera d'elle un esprit vivant, elle se revêtira d'une beauté de mort.»

Rejetant le naturel, cette «niaiserie», Gordon Craig aura donc aspiré passionnément au surnaturel, tout comme Antonin Artaud une vingtaine d'années plus tard dans Le Théâtre et son double. Parce que l'artiste n'est pas là, pense-t-il, pour imiter ou représenter la nature, mais pour révéler dans un code renouvelé son mystère. Faut-il voir dans cette proposition forte la chimère d'un dandy épris de sacré et de beauté, à la mode du dix-

neuvième? Sans doute, même si, comme le suggèrent Georges Banu et Monique Borie, l'Américain Bob Wilson a su actualiser certains concepts de Craig.

Mais le plaisir que l'on prend à la lecture de De l'Art du Théâtre ne tient pas uniquement à la force d'utopie qu'il dégage. Il provient aussi d'une vitalité d'écriture, d'une façon d'intégrer la contradiction et de la balayer à coups de formules définitives, d'un art très théâtral, en somme de séduire son lecteur. Et d'en faire le complice d'un rêve éveillé.

Edward Gordon Craig, De l'Art du théâtre, Circé, 240 p.