ISLANDE

Livres: Einar Mar Gudmundsson, Les Anges de l'univers

Errant parmi les ombres et les lumières de sa propre vie, le héros des «Anges de l'univers» fait de sa maladie mentale une aventure drôle et bouleversante.

Fils d'un chauffeur de taxi de Reykjavik, Pall Olafsson, au sortir de l'adolescence, est atteint d'une maladie mentale qui le contraint à devenir pensionnaire de l'hôpital psychiatrique de Kleppur. Dans Les Anges de l'univers, il déroule le film de sa vie en séquences tantôt cocasses, tantôt dramatiques, dont on ne sait par quelle force elles nous donnent le sentiment de reconnaître un état mental et sensoriel, plein d'intuitions merveilleuses et terrifiantes, que nous aurions expérimentées un jour, dans le demi-sommeil, ou dans le flash d'une insomnie, bref, sur quelque voie de garage de la réalité ordinaire, pour un court instant, sans risque véritable. Mais pour Pall, cet état nommé folie représente l'ordinaire. «C'est qu'à présent la douleur s'est intensifiée. Je me suis couché tout raide. […] Je hurle et m'engloutis dans les profondeurs de l'âme où je retrouve des niveaux d'existence antérieurs comme des jours anniversaires du passé», ainsi commence l'irréversible dérive. Et bientôt «les étoiles regardent fixement l'hôpital et la solitude de la mer est profonde». Le fait d'être né le jour de l'entrée de l'Islande dans l'OTAN lui semble avoir joué un rôle néfaste dans son destin, car le monde n'est-il pas dès lors comme «un malade mental en modèle réduit: aliéné et scindé en deux»?

Pourtant l'enfance de Pall se déroule normalement, entre papa et maman et les copains du quartier, c'est le temps où les anges de l'univers veillent encore sur lui. Mais déjà s'avancent, tels les membres hauts en couleur d'une famille d'anges déplumés, les personnages qui seront les compagnons d'infortune de Pall, et qui, hantant les lieux enfumés et alcoolisés de Reykjavik ou bien la grève chère aux suicidaires, ou encore les couloirs de l'asile et du poste de police, nous font découvrir une Islande urbaine contemporaine qui regarde de loin les héros envolés des sagas. Voici Omar le délinquant; le peintre Bergsteinn qui met l'asile dans tous ses tableaux parce qu'il le trouve pas mal dans le genre château; Baldwin, roi des Anglais, qui se présenta un jour à son travail avec une couronne sur la tête; Oli qui écrit des chansons pour les Beatles; Viktor qui aurait pu quitter la banque avec un prêt s'il ne s'était pas, au moment de signer, métamorphosé en Hitler; Pétur qui se jette à la mer… Pall aimait bien Pétur, il reçoit l'autorisation d'aller à son enterrement avec deux autres malades, et l'expédition se transforme en une farce énorme.

Les situations in-congrues s'enchaînent, offrant au conteur Pall matière à des réfle-xions plus narquoises qu'amères, ou, d'autres fois – et c'est là que réside la singularité formelle et substantielle de ce livre –, lui inspirant d'étranges paroles: «Quand les montagnes enlèvent leur blouse blanche, c'est l'heure de la visite des oiseaux. Le docteur prend les ténèbres et les verse dans une tasse, puis il disparaît dans la nuit d'hiver de son bureau.» Ou lui dictant des fragments de poèmes hallucinatoires, ou des phrases simples, comme des touches rapides de couleur (Pall a d'ailleurs essayé d'être peintre). Jusqu'à l'instant de prendre congé de cette vie, de s'évanouir en poussière: ici aussi Pall se distingue, le lecteur verra de quelle troublante façon...

Einar Mar Gudmundsson, Les Anges de l'univers, Trad. de Catherine Eyjolfsson, Flammarion. 214 p.

Einar Mar Gudmundsson, (né en 1954) a obtenu pour «Les Anges de l'univers» le Grand Prix de la littérature nordique en 1995.

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