Cette enquête sur la mort d'un poète nous ramène à ce 29 janvier 1837 où Alexandre Pouchkine, blessé à mort dans un duel avec son beau-frère Georges D'Anthès trente-six heures plus tôt, fut délivré de ses souffrances, et quitta la vie avec abnégation et laconisme, comme tout ce qu'il avait fait. La Russie, qui doit tout à Pouchkine – sa langue, ses genres littéraires principaux, l'image qu'elle a d'elle, son statut européen, son élégance intellectuelle lestée de rage intérieure – la Russie n'en finit pas de pleurer ce poète si exceptionnel, et d'accuser son «assassin». L'enquête de Serena Vitale est surprenante, émouvante, un vrai grand livre, à la fois lamento ostinato, ronde kaléidoscopique d'aperçus de la société mondaine où évoluaient Pouchkine et sa femme, Natalie Gontcharov, la plus belle femme du moment, et enquête policière sur une affaire ployant déjà sous des tonnes d'exégèse, grâce à une valise découverte en 1989 à Paris dans les archives Heeckeren, et qui renfermait du nouveau et même du sensationnel…

L'auteur nous fait partager sa fièvre, ses déceptions, son émotion au fur et à mesure que le nœud se resserre autour du poète et que sa propre enquête va de trouvailles en fiascos. De quel nœud s'agit-il? Ex-libertin, Pouchkine était devenu un esprit qui dialoguait avec l'histoire, le pouvoir, l'Europe et la mort, qu'il avait si souvent narguée au cours de nombreux duels. Son mariage avait fait de lui un point de mire mondain: Natalie était courtisée, en particulier par le jeune bellâtre français Georges D'Anthès, protégé de l'ambassadeur de Hollande, le baron de Heeckeren, qui avait adopté ce jeune homme dont les frasques servaient de paravent à leurs rapports homosexuels. La société de l'époque était un microcosme compassé sous l'œil du tsar et d'une multitude de censeurs, mais les jeux stupides, lettres anonymes et périlleux défis y fleurissaient. Qui adressa aux huit amis de Pouchkine les lettres anonymes du 4 novembre 1836, nommant le poète dans le Grand Ordre des cocus? Serena Vitale a cru plusieurs fois tenir la preuve, mais à chaque fois elle lui glissait des mains.

Le poète éprouvait envers les Heeckeren père et fils une violente aversion. Le duel fut d'abord évité grâce au mariage du fils avec une sœur de Natalie, mais Pouchkine fit tout pour qu'il eût enfin lieu. Le drame était programmé tant par son caractère et celui de Natalie, fidèle mais coquette, que par l'incomparable vilenie frivole des Heeckeren (ce qui ne veut pas dire qu'ils envoyèrent les missives anonymes) et par la société qui épiait, commentait, prenait parti dans ce jeu mortel.

Dans ce milieu où l'air manquait, Pouchkine avait des amis authentiques qu'il désolait par son intransigeance rageuse. Les masques du poète changeaient, mais le feu intérieur restait le même et c'est ce qui rend sa mort si intensément tragique. D'où l'emphase parfois un peu kitsch de l'auteur de cette enquête, qui convie tous les masques, témoins, experts, graphologues sans compter les doubles littéraires, celui de Lenski surtout, tué en duel par Eugène Onéguine: tout n'était-il pas écrit d'avance, ainsi qu'il arrive si souvent avec les poètes? Remonté comme une horloge, ce livre nous étreint d'angoisse par-delà le scintillement des bons mots: le bouton manquant sur l'uniforme de Pouchkine, c'est aussi son inaptitude à l'ordinaire, le boitement du génie et de son vers, l'annonce de l'estocade fatale.

Serena Vitale, Le Bouton de Pouchkine, Enquête sur la mort d'un poète, Trad. de Jacques Michaut-Paterno, Plon, 345 p.