René Langel

Le Jazz orphelin de l'Afrique

Payot, 315 p.

Duke Ellington tournoyant dans la «Jungle». Dizzy Gillespie respirant les fragrances afro-cubaines. John Coltrane créant un Afro/Brass. Et les clochettes cérémoniales de l'Art Ensemble of Chicago tintinnabulant au milieu des instruments mandingues. Depuis ses origines, le jazz a maille à partir avec l'Afrique. Des liens sans cesse revendiqués, détournés, relus. Plus qu'une histoire épidermique de couleur, le continent noir a toujours été le lieu mythique où les enjeux du jazz se focalisaient. Souvent pris en otage par des musiciens chantres d'un africanisme déchaîné, ce territoire devient, dans un essai récent, le centre d'une polémique.

René Langel, jazzophile savant, réécrit l'histoire du genre swinguant à la lumière d'un effet d'annonce retentissant: Le Jazz orphelin de l'Afrique ou l'histoire d'une musique dont les racines africaines ont été systématiquement éradiquées, rompues puis oubliées. La caution de l'auteur, d'abord rédacteur en chef de Hot-Revue, cofondateur du Festival de jazz de Montreux puis enseignant de l'histoire du jazz, devrait convaincre le lecteur de la pertinence des propos. Mais, au fil du livre, qui glisse subrepticement de la question africaine aux conflits interraciaux, la thèse soutenue finit par manquer d'arguments neufs. Par s'épuiser elle-même.

En 1963 déjà, dans le fameux ouvrage Le Peuple du blues, l'écrivain new-yorkais LeRoi Jones parlait de l'émergence d'une «race nouvelle» en référence aux anciens esclaves. L'essayiste noir montrait combien les esclavagistes blancs ont tout fait pour que les origines africaines soient occultées. En mélangeant les ethnies d'abord dans une même plantation, pour que les individus ne puissent pas communiquer entre eux, par défaut de langue commune, pour qu'ils ne partagent pas les mêmes rites, les mêmes musiques. «Ainsi, poursuit Jones, est-il né un type d'hommes presque entièrement différent qu'on a pu, à juste titre, appeler un Noir américain.» Mais là où René Langel en conclut que «dire dès lors que le jazz est d'origine africaine est un non-sens», LeRoi Jones affirmait au contraire que la musique afro-américaine est «l'héritage le plus manifeste du passé africain, même aux yeux du Noir américain contemporain».

Une grande part de l'ouvrage de René Langel relit donc, avec moult exemples saisissants, l'histoire du jazz depuis ses fondements. En refusant d'emblée la notion de musique afro-américaine et en adoptant celle de négro-américaine, issue d'une «culture orpheline de l'Afrique, mais authentiquement nègre dans son fonctionnement», l'auteur tente de démythifier les origines du blues, du gospel, du ragtime et du jazz. Il montre, avec justesse, que la musique africaine est d'une telle diversité que l'aspect percussif auquel on l'a souvent réduite ne saurait résumer les antagonismes de cultures si dissemblables. Lorsqu'on parle d'origine africaine pour le jazz, de quelle musique d'Afrique parle-t-on? René Langel insiste ensuite sur l'influence majeure des musiques du folklore américain, des cantiques des églises chrétiennes. Toutes inspirations qui semblent aujourd'hui admises.

L'auteur s'égare pourtant dans la poursuite effrénée de sa démonstration. En éclipsant, en quelques lignes, les traces de rites africains qui subsistent jusqu'au XIXe siècle, comme la bamboula bantoue de La Nouvelle-Orléans ou la place du Congo sur laquelle les nouveaux arrivants dansaient au son des tam-tams, René Langel veut faire croire à l'élimination totale de ce substrat dans l'émergence des musiques négro-américaines. Il en vient même à évoquer un complot latent des critiques de jazz, lorsqu'il dénonce l'occultation du ragtime: «Sans doute trop de sang blanc coule-t-il dans ce flot jubilatoire.»

La vraie cible de cet essai, davantage que l'africanité du jazz, serait plutôt les mouvements d'émancipation des années 60, quand certains Noirs américains, lassés d'être assimilés à une nation construite à leurs dépens, ont trouvé dans l'islam ou dans les références africaines une cohésion indépendante de la société blanche. Ainsi, le free jazz, musique liée à ces élans politiques, est qualifié par l'auteur d'«antimusique qui devait déboucher sur un pseudo-retour aux sources africaines». Partant d'un questionnement légitime sur les origines d'une musique souvent spoliée de sa nature, René Langel débouche sur une classification esthétique décevante. La question n'est plus: d'où vient le jazz?, mais qu'est-ce que le bon jazz?