Erwin Marti

Carl Albert Loosli (1877-1959)

Eulenspiegel in helvetischen Landen 1904-1914

Chronos Verlag, Zurich, 542 p.

(Un premier volume est paru en 1994 sous le titre : Zwischen Jugendgefängnis und Pariser Boheme 1877-1907; un troisième volume est prévu)

Comment vit-on en prison? Il suffit parfois d'un témoignage pour que tous se posent la question. C'est ce qui arriva en Suisse, au début du siècle. Un écrivain et journaliste bernois, Carl Albert Loosli, révéla qu'il avait été enfermé pendant plusieurs années, non dans une prison, mais, ce qui ne valait guère mieux, dans une maison de correction. Avec le recul, dans un livre publié en 1924, il fit le procès de ce genre d'établissements, dénonçant les abus dont ils étaient le théâtre, et surtout le caractère aberrant des prétendues méthodes éducatives qu'on y appliquait.

Cet écrivain un peu oublié aujourd'hui, Carl Albert Loosli, a suscité l'intérêt d'Erwin Marti, historien bâlois, qui a entrepris d'écrire sa biographie. Le deuxième tome de cet important ouvrage, qui bénéficie de l'appui du Fonds national de la recherche scientifique, vient de paraître. Biographie? le terme est trompeur. A travers ce personnage, c'est toute une époque que l'auteur a voulu faire revivre. Avec l'idée qu'en général, dans l'histoire suisse, on privilégie trop les événements politiques, économiques, sociaux, en négligeant les aspects culturels, et surtout les figures atypiques, hors des cadres reçus, comme était précisément Loosli.

Né en 1877 dans le canton de Berne, enfant illégitime, élevé par une mère adoptive, Loosli navigue entre diverses institutions pour la jeunesse, avant de fréquenter le sinistre bagne de Trachselwald. Un petit héritage lui permet de voyager. Il vit quelque temps à Paris, s'imprègne de culture française, ce qui fera de lui un auteur bilingue, voire trilingue. Il publie en effet poèmes et nouvelles dans son dialecte bernois, qu'il adore, et ne dédaigne pas d'écrire en français (notamment pour la Semaine littéraire). Mais la plus grande partie de son œuvre est bien entendu écrite en allemand, un allemand vif et volontiers caustique. «Eulenspiegel en pays helvète»: tel est le sous-titre du livre de Marti. Fort agacé par les travers de ses contemporains, Loosli maniait volontiers le fouet de la satire, et pratiquait même le canular. Ainsi quand il publia une très savante étude pour démontrer que les œuvres de Jeremias Gotthelf avaient été écrites par un paysan de l'Emmental. Ses compatriotes, qui tombèrent tous dans le panneau, ne lui pardonnèrent pas de s'être joué d'eux.

Mais surtout, Loosli est journaliste, et de la meilleure veine, puisqu'à ses yeux la presse est un des éléments essentiels du jeu démocratique. Démocrate, il écrit dans les journaux de gauche (il sera quelque temps membre du parti socialiste), mais son goût des paradoxes fait qu'il développe une carrière indépendante, pratiquant le compte d'auteur quand éditeurs et directeurs de publication refusent sa prose non conformiste.

Homme de dialogue et de contact, Loosli joue un rôle non négligeable dans le paysage intellectuel suisse du début du siècle. Il participe de près à la fondation de plusieurs sociétés: le Heimatschutz, la Société suisse des écrivains, la Société des peintres et sculpteurs. Très attiré par l'art, il est l'ami de Ferdinand Hodler, auquel il consacre une grande monographie (1918).

Rendu sensible par sa jeunesse aux particularités du système judiciaire bernois, il part en guerre contre l'internement administratif, dont il démontre le caractère incompatible avec le respect des droits de l'homme. Dans le même esprit, en 1928, il s'en prend à l'antisémitisme ambiant. Dans un pamphlet au style tout voltairien, il démontre l'inanité des «Protocoles des sages de Sion», libelle fort répandu à l'époque. Pourquoi prendre la défense des juifs? demande-t-il. Principalement parce que toute atteinte aux droits et à la réputation d'une minorité quelle qu'elle soit est intolérable en démocratie, et surtout parce que l'antisémitisme est l'émanation des éléments les plus réactionnaires de la société. (Selon Erwin Marti, le livre de Loosli serait le premier texte de langue allemande dénonçant l'antisémitisme écrit par un non juif.)

Démocrate, voltairien, républicain: ces qualités font de Loosli un esprit hostile au pangermanisme, fort virulent à l'époque. Ecœuré par l'influence allemande en Suisse, Loosli prend appui sur la partie francophone du pays, qu'il juge plus favorable à l'indépendance de la Confédération. Ce n'est pas le moindre intérêt du livre d'Erwin Marti, qu'il modifie en

profondeur l'image qu'on peut se faire des relations entre les communautés lingui-stiques de la Suisse, en mettant en lumière la contribution romande à la défense de l'Etat fédéral. Il donne aussi un tableau très diversifié du rôle de Berne dans la vie culturelle du pays. Il y eut d'après lui, au début du XXe siècle, une «Renaissance bernoise» à laquelle il voulait consacrer un livre. Curieux de tout, écrivain, critique d'art, défenseur des droits de l'homme, Loosli apparaît décidément comme un personnage bien sympathique, qui mérite d'être mieux connu.