Petite frimousse replète. Œil de fouine. Dents acérées. Talent à revendre. Qui se cache sous l'adorable pseudonyme de Fang Fang? Une Chinoise de 44 ans qui a travaillé à la télévision de son pays avant de troquer le micro contre la plume. Et qui aime, apparemment, ruer dans les brancards: son Soleil du crépuscule éclaire d'une lumière blafarde, crue et cruelle, la Chine d'aujourd'hui. Loin, très loin des avenirs radieux.

Ouverture: dans un réduit insalubre de Wuhan, la petite Jiaojiao est en train de jouer à la poupée sous les yeux de Li Lazhi, son arrière-grand-mère. La vieille femme a l'air absente, préoccupée. De ses mains calleuses, elle tripote un flacon de DDVP. De l'insecticide. Elle en avale une bonne rasade et va se coucher en attendant la mort. On fait si peu cas d'elle, chez les Ding, qu'elle a décidé de tirer sa révérence. Ainsi, elle ne gênera plus, dans le minuscule appartement de vingt-cinq mètres carrés où s'entasse la famille. Mais l'aïeule a un estomac de fer! Sur son lit d'hôpital, elle n'en finit pas d'agoniser…

La suite relève d'un film d'épouvante: après avoir bidouillé un faux certificat de décès signé par une doctoresse complice, les Ding s'empressent de jeter la grand-mère à la morgue, alors que son cadavre bouge encore. Laquelle morgue tombe en panne à cause d'une coupure d'électricité, se réchauffe, et recrache Li Lazhi au moment où la famille, se croyant enfin débarrassée de cet encombrant fardeau, célèbre ses obsèques… Horreur, la vieille est ressuscitée! Ce qui fait dire à un personnage de ce roman macabrement comique: «Merde alors, ces foutus jeunes n'attachent vraiment aucune importance à la vie pour jeter leur mère encore vivante dans le crématorium.»

Ces «foutus jeunes», ce sont Rulong et Ruhu, les deux fils de Li Lazhi. Des Chinois sans foi ni loi, qui ont transformé l'Empire du Milieu en empire du profit et de la magouille. Le premier, un Rastignac aux yeux bridés, travaille dans une de ces entreprises privées qui font la gloire du régime, et rêve depuis belle lurette de voir sa vieille mère déguerpir. Le second, employé dans une boucherie étatisée, est tiraillé entre l'indifférence et la rancœur. A cause de Li Lazhi, il n'a toujours pas pu se remarier et sa présence est devenue une charge insupportable. Pourquoi la soigner? Sa tentative de suicide sera donc une aubaine.

Avec une férocité terrible, Fang Fang la tigresse peint une société ingrate, cynique, qui ne respecte plus ses vieillards, semble prête à les sacrifier honteusement et déguise les pires crimes en actions humanitaires. «Si maman s'en sort, lance l'horrible Rulong, elle n'en souffrira que davantage. Actuellement, les Occidentaux préconisent l'euthanasie: mener de son vivant la meilleure vie possible et mourir sans peine le moment venu. Bref, souffrir le moins possible.» Un autre personnage de Soleil du crépuscule ajoute: «L'homme est plus heureux mort que vivant. Et pour un vieillard, partir les pieds devant, c'est encore ce qu'il peut lui arriver de mieux.»

D'un côté, la propagande gouvernementale qui accorde aux ancêtres une place royale, quasi surnaturelle. De l'autre, ce roman iconoclaste qui explore l'envers et l'enfer des coulisses. D'un côté, les simagrées de la famille Ding, un détestable nœud de vipères. De l'autre, la solitude et les souffrances de Li Lazhi, la chienne galeuse. Au vitriol, Fang Fang décrit cette Chine qui, au fil des années 80, est passée de la Révolution à la corruption. Qui s'est éveillée d'un mauvais rêve pour entrer dans un cauchemar feutré. Voilà où mène le libéralisme de l'après-Mao: au fond d'une morgue lugubre, parfaite métaphore d'un Etat rempli de morts-vivants.

Après Le Porteur de jeunes mariées et La Capitale déchue de Jia Pingwa, Soleil du crépuscule est un remarquable échantillon de la nouvelle littérature chinoise qui, mêlant satire et dérision, fustige les vices d'une société de plus en plus opportuniste. Prête à brader ses valeurs, et à sacrifier Confucius sur l'autel du capitalisme sauvage. Un roman implacable, tonique, sur lequel Fang Fang jette de grandes pelletées d'humour noir. C'est la seule arme qu'elle peut brandir, face aux démons qui assaillent sa patrie: mission réussie.

Fang Fang, Soleil du crépuscule, Trad. par Geneviève Imbot-Bichet en collaboration avec Lü Hua, Stock, 290 p.