Fabienne Pasquet

La Deuxième Mort de Toussaint Louverture

Actes Sud, coll. Un Endroit où aller, 214 p.

De mars à avril 1807, Kleist, inculpé d'espionnage, passe quelques semaines dans un cachot du sinistre fort de Joux dans le Jura français. Il ne restera que quelques semaines dans la forteresse avant d'être transféré au camp de Châlons, puis libéré en juillet. Or, quatre ans auparavant, Toussaint Louverture, héros de la lutte pour l'indépendance d'Haïti, était mort de froid dans cette geôle. Fabienne Pasquet, elle-même d'origine haïtienne, a mêlé leurs deux destinées, imaginant que l'Allemand, imprégné de romantisme et d'idées révolutionnaires, partage sa cellule avec le fantôme du «Nègre», revenu régler quelques difficultés avec sa première mort. La romancière s'était déjà signalée par une rêverie autour des rapports de pouvoir et des névroses engendrés par les différences de couleur dans L'Ombre de Baudelaire (Actes Sud, 1996), dont l'héroïne était Jeanne Duval, la maîtresse métisse du poète. La destinée de Toussaint, qui traitait d'égal à égal avec Napoléon et réussit à organiser la rébellion des Noirs, ne pouvait que la fasciner.

A trente ans, Kleist est déjà hanté par les projets de suicide qu'il mettra à exécution en 1811 avec Henriette Vogel. La romancière en fait un personnage d'un romantisme échevelé, physiquement fragile, paralysé par toutes sortes de peurs, gémissant et pusillanime. L'impuissance sexuelle a jusqu'ici condamné à l'échec ses tentatives amoureuses. A Joux, il souffre du froid, de la faim, de la phobie des rats, de la solitude. C'est dans un esprit affaibli que va naître l'étrange relation avec Toussaint, dont il occupe la cellule. Il est le seul à voir l'homme noir dont ses geôliers savent bien qu'il est mort il y a quatre ans. Pourtant, le poète mange les biscuits du «Nègre», se soigne avec ses herbes, souffre de la promiscuité mais sollicite l'aide de son compagnon pour allumer le feu. Les deux se disputent à propos de Bonaparte et philosophent sur le courage et le suicide, une issue inacceptable pour le révolutionnaire qui connaît le prix de l'existence.

Toussaint est dépeint comme un vieux sorcier (à sa mort, il a 60 ans), accablé de maux physiques, stoïque et ironique. C'est un maître des plantes médicinales, un sage, en fait. Il n'a pas pu accéder au monde des ancêtres avant d'avoir dépouillé ses «peaux inutiles»: les dialogues avec le poète l'aideront à faire la paix avec lui-même. Le jeu entre l'extrême réalisme des relations entre les deux captifs et son impossibilité rationnelle crée un malaise intéressant. Le langage exalté de Kleist, d'ailleurs conforme à celui de ses dernières missives, contraste avec le bon sens bougon de Toussaint. Cet alliage, au service d'une fiction intéressante, donne un récit troublant et attachant.