Gilbert Joseph

Fernand de Brinon,

l'Aristocrate de la collaboration

Albin Michel, 654 p.

En costume trois pièces ou dans son uniforme d'ambassadeur, sa sèche silhouette hante les archives du régime de Vichy. Rarement au premier plan, mais souvent entouré d'Allemands, Fernand de Brinon affiche sans ciller son statut de pilier de la collaboration. Très tôt fasciné par Hitler, cet aristocrate bon teint se signale jusqu'à son exécution, en avril 1947, comme l'un des plus ardents défenseurs du rapprochement entre la France et le IIIe Reich. Troisième personnage de l'Etat vichyste entre 1940 et 1945, il s'associera sans regrets ni remords aux mesures de répression exercées par l'ennemi, ne contestant jamais les lois raciales édictées par les nazis, malgré une femme d'origine juive et de nombreux contacts dans les milieux israélites avant guerre.

Un dévouement aveugle, que met parfaitement en lumière l'enquête extrêmement documentée de Gilbert Joseph, qui s'attache à démontrer plutôt qu'à juger. En suivant la sinistre trajectoire de celui qui incarnera le «traître intégral» à l'heure de l'épuration, l'auteur dessine également avec précision les caractéristiques du «système Vichy», un petit monde régi par la peur et les intrigues de palais, au milieu duquel Fernand de Brinon fait figure de boussole.

Né en 1885 en Dordogne où sa famille possède des terres, le comte Fernand de Brinon est licencié en droit et diplômé en sciences politiques. Ce passionné de course hippique, personnage mondain cultivant une réputation de séducteur – on lui prête une liaison avec Arletty – devient au début des années 20 un journaliste respectable et respecté: il signe régulièrement dans les colonnes du Journal des débats, puis de L'Information, où il est responsable du service de politique étrangère. Question centrale dans l'actualité de l'époque, le sort de l'Allemagne vaincue le passionne d'emblée. Poussé par des convictions pacifistes à rechercher un rapprochement avec l'ennemi d'hier, le journaliste fait vite taire ses scrupules humanitaires.

A son anticommuniste farouche et à son mépris de la politique des partis, le «tumultueux bouillonnement» du national-socialisme apporte une réponse qu'il juge idéale. Introduit par Ribbentrop (futur ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich), il réalise en 1933 une interview de Hitler qui a un grand retentissement. Totalement séduit, il se prend de passion pour le monde neuf promis par les nazis. Le 15 juillet 1940, quatre jours après la chute de la République, Brinon est à Vichy. Il n'en partira pas les mains vides. Nommé représentant officiel de la France auprès des autorités d'occupation et jouissant à cet égard du titre d'ambassadeur, il ne lâchera plus son os. Mieux informé que quiconque, il est invité à visiter le front de l'Est et le ghetto de Varsovie, encore fumant, rasé au printemps 1943. Mais Brinon n'est pas homme à s'effrayer des conséquences.

Sa seule faiblesse, c'est cette épouse juive, qu'il trompe ouvertement mais qu'il ne veut pas abandonner aux nazis. De ce côté, ses nombreuses protections suffiront: Madame de Brinon, d'ailleurs tout à fait en phase avec les idées politiques de son mari, n'aura jamais à porter l'étoile jaune. Pour les autres, par contre, nulle pitié. Vichy, tel que le montre Gilbert Joseph, est une bénédiction pour l'occupant. Affaibli par d'irréductibles querelles intestines, miné par la peur des représailles, le régime du maréchal Pétain avalise les décisions de Berlin avec une docilité qui étonne les nazis. Parfaitement informés de la situation – en grande partie grâce à Brinon – les Allemands n'ont aucune peine à jouer de ces faiblesses pour se faire obéir.

Un tel dévouement ne pouvait qu'être récompensé. En août 1944, alors que Pétain et Laval refusent de jouer plus longtemps le jeu des nazis, Brinon reçoit la direction d'une commission gouvernementale fantoche à laquelle il s'accrochera aussi longtemps que possible. Et, le 8 mai 1945, jour de la signature de la capitulation allemande à Reims, c'est sous cette étiquette qu'il se livre finalement aux autorités américaines. Au préalable, il aura encore trouvé le temps de jouer une dernière carte: tenter de convaincre la Suisse de bien vouloir accueillir un ambassadeur de l'«ordre nouveau» fraîchement tombé «en déshérence»…