Nombreux sont les ouvrages qui rendent compte du sort des victimes du nazisme, mais plutôt rares les témoignages de persécutés appartenant aux classes privilégiées. On lira donc avec intérêt le récit de Fey von Hassel, fille de l'ancien ambassadeur d'Allemagne à Rome, exécuté pour complicité après l'attentat du 20 juillet 1944. Les représailles touchent aussi les familles des opposants. Fey, qui vit dans la propriété frioulane de son mari italien, est arrêtée avec ses deux enfants, séparée d'eux et emmenée en Allemagne. Trente ans plus tard, elle publie en italien, puis en anglais, les souvenirs qu'elle rédigea «à chaud», à l'issue de son incroyable odyssée.

Avec un groupe d'autres «prisonniers de sang» regroupés au moment de la débâcle pour servir de monnaie d'échange, on la traîne par les routes, avec les ménagements dont bénéficient malgré tout les prisonniers de marque. Le récit fait revivre des événements tragiques et, en filigrane, l'existence des gens fortunés, avec une grande abondance de détails. A travers les petits riens dont se constitue l'Histoire, on en apprend beaucoup sur les voies de la diplomatie et de la répression, les grands et les petits valets du régime, les événements et les à-côtés de la guerre: sur ces hasards à première vue insignifiants qui finalement déterminent le sort d'un continent, d'un pays et d'une vie.

Le livre n'impressionne pas comme celui de Ruth Krüger, exemplaire en ce qui concerne le devoir de mémoire, par ses qualités réflexives, la précision et la vigilance de l'écriture. Importent plutôt ici l'accumulation de faits révélateurs, et ce qu'un texte parfois disert laisse à deviner de la conscience de soi et des valeurs de celle qui s'exprime: comment elle réagit aux traumatismes infligés par une époque moins éloignée peut-être de la nôtre qu'il serait rassurant de croire.

Fey von Hassel, Les Jours sombres. Le destin extraordinaire d'une Allemande antinazie, Trad. de Philippe Périer, Denoël, 360 p.