Francis Ponge

Œuvres complètes

Bibliothèque de la Pléiade, t. II

1844 p.

«J'avoue ne trop savoir ce qu'est la poésie. Mais par contre assez bien ce que c'est qu'une figue.» Que cette déclaration, somme toute fort sympathique, soit faite… par un poète, et dans un texte intitulé Comment une Figue de paroles et pourquoi donne la mesure de l'humour ou de l'ironie de son auteur. Ponge, s'il vivait encore, serait âgé aujourd'hui de 103 ans. Il y a pourtant quelque chose d'à la fois intemporel et d'inclassable dans sa poésie. Est-il un moderne? Sans doute. Est-il un ancien? Pas moins. Moderne, il l'est pour avoir accepté de faire de ses particularités une méthode. Ancien, il l'est par inclination naturelle. Même s'il a énormément écrit sur des artistes contemporains, ses interlocuteurs les plus constants sont Littré et Malherbe.

En tête de ce second et dernier tome de ses Œuvres complètes, on trouvera précisément le long essai intitulé Pour un Malherbe. La préposition est à prendre dans les deux sens: ce sont des notes en vue d'un ouvrage sur Malherbe, et en même temps des notes pour sa célébration. Décidant de le célébrer, Ponge fait d'une pierre trois coups. Il renoue avec lui-même («Aujourd'hui on me demande de parler de Malherbe. Volontiers! Je l'ai bien connu. Chaque jour, à Caen, pendant des années, allant de chez nous, place de la République, au lycée, je passais devant sa maison…»), il définit à travers son objet un idéal de la langue poétique et il s'inscrit en faux contre la tradition lyrique qui, depuis le romantisme, tend à occuper tout le terrain de la poésie.

Ponge serait-il donc un classique? Oui, si l'on veut. Non, si l'on ne veut pas. Oui parce que son idéal est celui d'une langue dans laquelle la fermeté et la netteté du sens contrôlerait à chaque moment la profondeur plus mystérieuse des sonorités. C'est ce qu'il appelle, d'un beau néologisme, la réson. La réson, c'est la résonance vibratile de la raison à travers les possibilités du langage. Et cette réson, Ponge voudrait qu'elle soit universelle, c'est-à-dire que tous puissent la partager – davantage, que la communauté (française) se forme autour de ce partage. Malherbe ne désirait rien d'autre quand, épurant la langue de Desportes ou de Ronsard, il voulait que le français atteigne une clarté et une vigueur qui en feraient l'équivalent renouvelé du latin.

Classique, Ponge ne l'est pas, pourtant, dans la mesure où, chez lui, la forme de l'œuvre, le désir de donner à cette forme une clôture ou une perfection définitive sont sacrifiés à une recherche qui ne saurait avoir de fin. Qu'il s'agisse du savon, de la figue, du verre d'eau ou de la table, de la crevette ou de l'asperge, chaque tentative poétique qu'il fait de s'approcher d'un objet, de le ressaisir «dans tous ses états», comme il le dit à propos de la crevette, aboutira à un dossier qui, d'une certaine manière, n'a aucune raison de se refermer définitivement. C'est ce qu'il nomme une «esthétique du tâtonnement».

Dans cette esthétique, Ponge a deux guides. Le premier est son humour, qui n'est pas seulement un côté pince-sans-rire mais une façon d'abdiquer toute prétention devant ce dont on parle, c'est, si l'on veut, un acte de modestie. Revenons à la figue: «Voilà l'un des rares fruits – qu'on le constate – dont nous puissions à peu de choses près manger tout: l'enveloppe, la pulpe, la graine ensemble concourant à notre délectation. Et peut-être bien, parfois, n'est-ce qu'un grenier à tracasseries pour les dents. N'importe, nous l'aimons, nous la réclamons comme notre tétine. Une tétine, par chance, qui deviendrait tout à coup comestible.»

L'autre guide, c'est Littré. Si quelqu'un écrit un jour le livre qu'il faudrait sur les poètes et les dictionnaires, Ponge y figurera en très bonne place. Le grand Littré, pour lui, c'est un peu le Livre des Merveilles, à la fois par la richesse des sens qu'il autorise et par l'abondance des exemples qu'il fournit. Littré, au fond, n'est pour Ponge qu'un autre nom pour dire la langue française. Il s'y cherche, il s'y perd, toujours avec ravissement. Surtout, il ne cesse d'y trouver son bien. «Ce qui ne fut jamais ni ne sera, c'est le nid d'une souris dans l'oreille d'un chat.»

Fort bien annoté par une équipe de spécialistes dirigés par Bernard Beugnot, précédé d'une chronologie utile et précise, ce volume rend pleinement justice à celui qui savait qu'en poésie prendre «le parti des choses» ne peut se faire que «compte tenu des mots».