«Parce que j'avais négligé de surveiller mon petit frère pour lire un livre, ma mère ramassa tous les livres que je possédais, les arrosa de pétrole et y mit le feu.» La scène se passe dans un minuscule îlot des Caraïbes, Antigua, au début des années 60. C'est là, au cœur d'une effroyable misère, qu'a grandi Jamaica Kincaid. Là que sa mère l'a élevée en brûlant ses livres au lieu de lui réchauffer le cœur. Là qu'elle a étouffé, jusqu'à la fin de l'adolescence. La suite? A 17 ans, avec sa petite frimousse noiraude pour seul bagage, elle s'embarque pour les Etats-Unis, où elle trime dur. «Comme domestique», lance-t-elle, avant de rappeler sa rencontre miraculeuse, dans une rue de Manhattan, avec un chroniqueur du New Yorker qui lui ouvre les pages de son magazine…

C'est ainsi que cette Cendrillon antillaise a pu faire ses premières gammes. Elle est aujourd'hui une grande dame de la littérature américaine, dans le sillage de Toni Morrison. Mais les blessures de l'enfance ne sont pas cicatrisées. Elle n'a pas oublié ses années de galère à Antigua, dont le passé esclavagiste et la résignation la révoltent. «Bêtise indigène», fulmine-t-elle, sans être plus tendre envers l'Amérique raciste qu'elle fustige dans ses romans. Sa mission? «Rendre tout le monde un peu moins heureux.» Et d'ajouter: «La quête du bonheur ne m'intéresse pas. La recherche du positif non plus. Ce qui m'intéresse, c'est la quête de la vérité, et la vérité ressemble souvent au contraire du bonheur. Les Américains aiment les happy endings, ce qui explique le piteux état de la vie littéraire dans ce pays.»

Provocatrice, Miss Kincaid? Sans doute, mais terriblement lucide. Quand elle parle de ses frères afro-américains, par exemple, elle ne mâche pas davantage ses mots. «Ils sont souvent utilisés comme un moyen de détourner l'attention des véritables problèmes des Etats-Unis, explique-t-elle. J'aimerais qu'ils cessent de contribuer à cette manœuvre de diversion. Je voudrais aussi qu'ils arrêtent tous de chanter et de danser, ne serait-ce que pendant une génération. Je crois que nous amusons trop la galerie.»

Mon Frère (My Brother), son nouveau livre, est bouleversant. Nous sommes à Antigua, où le ciel n'est bleu que pour les touristes. Les indigènes, eux, sont des parias, des damnés. Sur une paillasse du Holberton Hospital – un mouroir sinistre –, un homme d'une trentaine d'années est en train de sombrer. Il a le sida et l'on ne dispose d'aucun médicament pour apaiser «sa cochonnerie». Cet homme, c'est Devon, le frère cadet de Jamaica Kincaid. Quand elle débarque du Vermont et arrive à son chevet, la romancière est abasourdie par le dénuement de l'hôpital, par l'inconscience de la population face au sida, par le désastre sanitaire qui frappe la loqueteuse Antigua. De la tragique maladie de son frère, elle fera un compte rendu clinique, d'une précision parfois insoutenable.

Mais, dans cette chronique d'une mort annoncée, le réalisme n'a rien de scabreux, rien d'impudique: c'est une façon de talonner le mal au plus près, pour en exorciser la monstrueuse présence. «A l'intérieur de son corps, la mort vit, fleurit et refleurit avec une voracité que rien ne semble en mesure de satisfaire ni d'arrêter», écrit Jamaica Kincaid qui, la rage au cœur, va partager le calvaire de Devon en une sorte d'eucharistie funeste. Son agonie, elle ne la raconte pas, elle la vit. Littéralement. Avec une écriture calcinée et hallucinée. Une écriture incantatoire qui s'accroche au moindre détail, tournoie sur elle-même, ressasse, ronge indéfiniment son os de détresse et de souffrance, comme du Thomas Bernhard. Si elle s'est lancée dans cette confession, à corps perdu, c'est «pour ne pas mourir» avec son frère, explique l'auteur de l'Autobiographie de ma mère. «Je suis devenue écrivain par désespoir, ajoute-t-elle, de sorte que quand j'appris qu'il était mourant, j'étais familiarisée avec l'acte qui me sauverait: j'écrirais à son sujet.»

C'est dire la force de ce livre qui, de l'hôpital à la morgue – des pages terribles –, ressemble à une crucifixion. On le referme la peur au ventre. Avec une certitude: la littérature n'est pas un jeu.

Jamaica Kincaid, Mon Frère. Trad. par Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet

Editions de L'Olivier, 192 p.