Petit prix, grand livre! En même temps que le nouveau roman de Gao Xingjian, Le Livre d'un homme seul (Yigeren de Shengjing), les Editions de l'Aube ont la très bonne idée de rééditer en format de poche une merveille qui nous entraîne sur les cimes de la littérature: La Montagne de l'âme (Lingshan), un des plus beaux romans chinois qu'on ait lus ces dernières années.

Vite, il faut s'y plonger ou s'y replonger. Et suivre, sur des sentiers qui serpentent entre le Tibet et le Yang-tsé-kiang, le narrateur de Gao Xingjian. Il s'est débarrassé de tout, même de son nom, et a décidé de fuir le vacarme des villes pour explorer, sac au dos, une Chine qui semble encore vivre à l'heure de Confucius. Son but? Faire une cure de désintoxication idéologique, oublier les baudruches communistes et atteindre le pays où l'on n'arrive jamais, la mystérieuse «montagne de l'âme» sur laquelle tout est «à l'état originel». Au hasard des pistes, ce Sindbad taoïste consigne ses vagabondages, raconte ses robinsonades, crapahute vers l'absolu. Evidemment, il ne parviendra pas à déflorer les secrets de la chimérique montagne, mais sa victoire sera intérieure: c'est le chemin du ciel qu'il découvre au cœur d'un Orient fantasque dont il ranime la magie dans un joyeux tohu-bohu de pagodes et de lampions, d'ombrelles et de jonques, de moinillons et de bonzes.

Roman inclassable et délicieusement picaresque, La Montagne de l'âme a l'épaisseur de la Grande Muraille et la légèreté d'une fumée d'opium. Quant à son auteur, c'est le nouveau timonier d'une littérature qui fut si longtemps bâillonnée sous l'étouffoir de la Révolution culturelle. A l'époque, ce romancier-dramaturge fut contraint de détruire ses manuscrits et d'avaler les couleuvres de la propagande maoïste avant d'être expédié «à la campagne» dans le cadre de la sinistre «rééducation». A la fin des années 70, un timide dégel lui permit de publier ses premiers textes. C'est dans les théâtres de Pékin qu'il se fit d'abord connaître mais l'une de ses pièces fut interdite et il devint la cible d'un régime qui s'acharna à le renvoyer aux oubliettes de la censure. Il quitta alors ses pénates, entreprit un long pèlerinage à travers la Chine profonde, et finit par s'éclipser: en 1988, à 48 ans, ce traducteur de Ionesco et de Beckett s'exila à Paris où il termina La Montagne de l'âme, laquelle culmine très haut dans le ciel des lettres chinoises.

Avec Le Livre d'un homme seul, Gao Xingjian passe de l'odyssée métaphysique au règlement de comptes. Rien de plus normal, de la part d'un écrivain auquel les sbires de Mao s'escrimèrent à couper les ailes. Le voilà donc aux prises avec un passé dont il redessine la bouche d'ombre et de terreur, tel un calligraphe des années de plomb. C'est dire que Le Livre d'un homme seul est autobiographique. Gao Xingjian y raconte comment sa famille fut laminée, comment la «bande des quatre» planifiait l'extermination mentale de tout un peuple, comment le totalitarisme s'incruste dans l'âme de ses victimes afin de les transformer en marionnettes. Des méthodes qui «n'ont rien à envier au nazisme ni au stalinisme», avec toute la panoplie dont se prévalent les dictatures: persécution des «déviants» et des intellectuels, censure, endoctrinement collectif, viol de l'intimité, perquisitions, délation, purges…

Dans cette souricière géante que fut la Chine des Gardes rouges, le romancier sut pourtant entrouvrir les portes du rêve: il dit le bonheur des amours furtives, les extases érotiques dans une société livrée aux tabous, la joie de pouvoir griffonner quelques lignes qui échapperont à la police, la puissance de l'espoir face à la sottise. Puis il y aura l'exil, le saut vertigineux vers la liberté, et l'écriture de ce roman-témoignage où Gao Xingjian mêle le «tu» et le «il» pour établir un long dialogue avec lui-même. «Il ne considère pas que sa plume est une arme lui permettant de lutter contre ceci ou cela, il ne possède pas un quelconque sens de sa mission. S'il écrit encore, c'est plutôt parce que c'est une sorte de délectation personnelle, un monologue destiné à s'écouter et à s'examiner soi-même», dit Gao Xingjian en guise de conclusion. Un message bien modeste, mais qui donne encore plus de poids à ce réquisitoire implacable où l'auteur de La Montagne de l'âme fait ses adieux à son pays natal. Lequel n'aura pas réussi à éradiquer les «génies malfaisants» de la trempe de Gao Xingjian…

Gao Xingjian

La Montagne de l'âme

Trad. par Noël et Liliane Dutrait

Editions de l'Aube, collection L'Aube-poche, 670 p.

Le Livre d'un homme seul

Mêmes traducteurs, même éditeur,

486 p.