Wilhelm Genazino

Un Parapluie pour ce jour-là

Trad. d'Anne Weber

Christian Bourgois, 220 p.

Angela Krauss

Weggeküsst

Suhrkamp, 106 p.

Tous ces petits riens qui échappent dans une vie régie par la routine et soumise à des priorités, les perceptions et les pensées fugitives qui affleurent dans la conscience et sont aussitôt oubliées parce que les élans de la personne se dédient exclusivement à un but qu'il importe d'atteindre: voilà vers quoi se tournent les nouveaux livres de Wilhelm Genazino et d'Angela Krauss. Explorant des réalités peu spectaculaires et que la plupart ignorent, ils proposent sur la voie de l'intériorité de vivifiants et singuliers parcours, empreints chez le premier de fraîcheur et d'humour, et chez la seconde d'une délicate et suggestive poésie.

Comment s'accommoder de l'existence quand vient à s'imposer le sentiment «d'être au monde sans son autorisation intérieure» et que devant «l'étrangeté globale de toute vie», on s'imagine intégré «à des systèmes qu'on n'a pas inventés»? Telles sont les préoccupations auxquelles tente de répondre au fil de ses journées le narrateur de Wilhelm Genazino dans Un Parapluie pour ce jour-là (Ein Regenschirm für diesen Tag, Hanser 2001). Avec une sensibilité fine et un bel allant, ce «testeur de chaussures» vaquant à sa dérisoire occupation dans les rues de sa ville allemande de province décrit le spectacle qu'elles lui offrent et les états d'âme et les cogitations qui l'agitent. Il lui suffit, pour être pris dans des aventures, de regarder autour de soi. Et contrairement à ce qu'on pourrait attendre, cette traversée du quotidien surprend et captive. Parce qu'elle est relatée par un esprit subtil et débordant de vie, qui s'emporte et se joue, et sait feindre l'autodérision et la naïveté pour mieux semer le doute et jeter le trouble dans les consciences.

Intensément présent à ce qu'il vit, le personnage séduit et à chaque instant interpelle. A la difficulté d'être, à ses humeurs noires, son découragement, ses angoisses, sa sombre vision de la réalité humaine, il donne une expression désinvolte, amusée, toujours en lui «une douleur fait le pitre». Avec «une morgue héritée de sa mère», il prétend «n'avancer des idées que pour son divertissement personnel», mais sans cesse provoque et défie, il observe et commente par petites touches, en se défendant d'être trop sérieux. Pas à pas, entre la déprime et le sourire, il s'improvise.

Par le biais de ce narrateur aux airs dégagés et d'une insolence jouissive, le roman dit beaucoup. Sur les plaisirs inattendus d'une promenade urbaine, le rapport à autrui et à l'enfance, la culpabilité et le mensonge. Sur l'humilité et la folie, la saveur et le poids des mots, le silence et l'art de la mémoire. Plaisamment s'esquisse une évolution qui amène le protagoniste «à ne plus attendre que le monde extérieur se conforme à ses textes intérieurs» et à cesser enfin «d'être le passager clandestin de sa propre vie». Ainsi se compose un livre délicieux, qui, sur un mode léger, présente bien joliment des sentiments et des réflexions plus graves.

Les rêves d'Angela Krauss

C'est l'éveil au monde aussi, et la soif de vivre, qu'exprime dans les proses poétiques de Weggeküsst Angela Krauss, déjà connue en France par A Tire d'ailes (Métailié, 2000), une surprenante évocation de l'Allemagne d'après 1989. Une fois encore, elle explore la réalité sur un mode insolite. Dans une suite de notations brèves et fines, coupées de souvenirs, de sensations et d'images soudaines, de visions de rêves et de traits satiriques, une jeune femme s'ouvre à de nouvelles formes d'existence. Curieuse d'autrui et d'elle-même, cette narratrice fascinée par les comportements et les visages s'engage avec lucidité sur les voies particulières de son expérience. Pour les évoquer, Angela Krauss n'a besoin que de peu de pages. D'une poésie spontanée et d'une fine transparence, elles suffisent à suggérer une perception du réel plus sensible et plus consciente, et, en toute simplicité, proposent un viatique rare, qui en ce temps importe.