Günter Grass

En Crabe

Trad. de Claude Porcell

Seuil, 240 p.

Paru au début de cette année, le nouveau roman de Günter Grass, Im Krebsgang (Steidl), est maintenant traduit sous le titre En Crabe. Un livre qu'on s'est arraché en Allemagne, car il aborde un sujet resté pour la plupart un tabou: les souffrances infligées aux Allemands pendant la dernière guerre. En un peu plus de 200 pages d'une facture inattendue et subrepticement ludiques, cette «nouvelle» évoque dans le détail un des drames les plus poignants vécus par une population allemande, et trouve un très large écho médiatique (lire LT des 8 février, 7 mars et 9 mars 2002).

D'autant plus qu'en se tournant vers l'Histoire, Grass met en cause certains faits, sans renoncer aux attraits de la fiction. Avec humour, il se situe dans la continuité de son œuvre. Revient ainsi dans la nouvelle, sous les traits d'une grand-mère en rien assagie, l'indomptable Ulla Pokriefke, que l'on croyait, après La Ratte (1986), disparue dans le naufrage du Wilhelm Gustloff. Et c'est son fils Paul qui, promu au rang de narrateur, est chargé dans En Crabe de rappeler le sort de ce navire, coulé par un sous-marin soviétique au large de Dantzig le soir du 30 janvier 1945. Avec à son bord, outre des unités de la marine de guerre et des blessés ramenés du front, quelque 9000 réfugiés de Prusse orientale et près de 4000 enfants.

Mais pourquoi, pour aborder cette tragédie, avoir attendu à ce point? Grass lui-même, on s'en amuse, intervient dans le livre en alter ego pour s'en expliquer. Déplorant d'avoir failli à sa mission en esquivant, après Les Années de chien (1963), un sujet qui «devait être son affaire», il constate que, pour lui, «il est maintenant trop tard». Et il justifie le choix de Paul, «prédestiné», prétend-il, à traiter de cette matière, parce que «né tandis que le bateau sombrait». C'est à sa génération qu'il incombe de faire la lumière sur ces événements, selon une démarche qui, comme le suggère le titre, ne peut procéder que par tâtonnements. Attachée aux moindres faits, passant à l'improviste d'un sujet à l'autre, de la biographie du commandant du submersible à l'assassinat en Suisse du nazi dont le navire porte le nom, l'enquête de Paul progresse donc par la bande. Elle requiert un lecteur attentif, capable au cours de cette plongée dans le temps du IIIe Reich à partir du nôtre, d'embrasser l'ensemble et d'aboutir à ses propres conclusions.

Loin d'ennuyer et d'atténuer la gravité du thème, la singularité de cette démarche attire, rehausse l'intérêt et provoque le lecteur. Grass sait surprendre, commenter et manier l'ironie, et tirer parti à l'occasion d'un style branché. Surfant sur le Web, Paul constate que le Wilhelm Gustloff vogue désormais sur le cyberespace, un site extrémiste lui consacre un chatroom et appelle à la vengeance. Dans le jargon adéquat s'y affrontent un contradicteur supposé israélite et un néonazi, dans les propos duquel le chercheur effaré ne tarde pas à reconnaître son propre fils, âgé de 17 ans. Et lorsque, de l'espace virtuel, le combat finit par se transporter dans la réalité et y prend un tour tragique, ce père, resté muet sur le chapitre le plus funeste de son histoire nationale, ne peut que constater, en prenant conscience des égarements de la jeunesse, sa faillite éducative, celle de sa génération et de ceux qui la précèdent.

Une fois encore, sur un sujet qui lui tient à cœur, Grass s'engage et tient le rôle de mentor qu'il assume depuis tant d'années. Au détriment peut-être de ses ambitions littéraires. L'imagination ici foisonne peu, la verve langagière s'atténue. Restent une composition ingénieuse et le bonheur descriptif sobre d'une narration détachée, qui dans son élégante maîtrise impose comme par défi une autre manière. C'est assez pour que, de la découverte des événements, le plaisir puisse se reporter aussi sur celle de la forme.