Olivier Mannoni

Günter Grass, l'honneur d'un homme

Bayard, 560 p.

Parmi les grands écrivains issus du Groupe 47 après la Seconde Guerre mondiale, Günter Grass, Prix Nobel 1999, est, depuis la construction du Mur jusqu'à nos jours, le plus inlassable combattant en faveur d'une société et d'un Etat allemands modernes, et le plus controversé aussi à toutes les étapes de son parcours. Jeune hitlérien à la fin des hostilités, il se libère de son passé avec horreur dans son premier roman Le Tambour (1959), qui crée le scandale, et, devenu bientôt l'une des œuvres les plus lues de ce siècle, assoit la renommée du jeune auteur. Et à la séparation des deux Allemagnes, Grass se place aux côtés de Willy Brandt pour devenir, contre les idéologies et les dogmatismes de toutes sortes, un fervent défenseur de la social-démocratie.

Dans cette attitude, il se réclame de présupposés à la fois esthétiques et moraux: «Je considère que ma fonction d'intellectuel est une fonction normale. Je ne suis ni un politicien ni un écrivain engagé. Je suis un citoyen qui écrit.» A ce titre, il n'a jamais manqué un rendez-vous avec les grands tournants de l'histoire européenne. Ainsi, on le retrouve tout naturellement, après la réunification, à protester violemment contre cette victoire de l'opportunisme et de l'économie, et à défendre, dans le roman Toute une Histoire (1995), plus violemment et plus unanimement dénigré encore que Le Tambour, une politique fondée sur l'humanisme et sur l'utopie.

On peut lire maintenant dans le détail le tracé de cette vie grâce à la remarquable biographie politique du germaniste français Olivier Mannoni. Nourrie d'archives, d'inédits et d'entretiens avec l'écrivain lui-même, elle apporte sur l'homme et sur l'artiste une foule de données éclairantes. Sans négliger la présentation des œuvres et des travaux de Grass sculpteur, peintre et graphiste, elle offre dans le même temps un panorama hautement suggestif de l'histoire et de la vie politique et littéraire de l'Allemagne contemporaine.

A chaque page, l'ouvrage captive par sa remarquable information et son art de la synthèse. Plutôt que d'interpréter les faits, il se contente simplement de les exposer de façon aussi circonstanciée et aussi claire qu'il se peut. Et s'il ne cache pas son admiration pour l'auteur, il s'en remet pour le reste aux textes et documents, et à l'objectivité et à la perspicacité du lecteur.