VIETNAM

Livres. Hanoi: décrire la vie et tous les méandres de la réalité

Les romanciers Nguyên Huy Thiêp et Duong Huong s'efforcent de montrer, sans fard et sans manichéisme, les désillusions de l'exil, de l'immobilisme et de l'archaïsme de leur patrie. Loin des discours officiels.

Nguyên Huy Thiêp

L'Or et le feu

Trad. de Kim Lefèvre

L'Aube, 120 p.

Duong Huong

L'Embarcadère des femmes sans mari

Trad. de Cam-Thi Doan Poisson et Emmanuel Poisson

L'Aube, 254 p.

Ils ont des noms qui tambourinent joliment et qui nous glissent entre les doigts comme des grains de riz. Nguyên Huy Thiêp, Duong Huong. Des syllabes venues d'un ailleurs énigmatique, où la littérature fut longtemps condamnée à bredouiller, pour cause de communisme. Elle vit toujours sous haute surveillance même si la censure, sur les rives du fleuve Rouge, a lâché du lest. Pas assez, en tout cas, pour que les écrivains vietnamiens puissent confondre libéralisme économique et liberté d'expression. Ils restent donc marginalisés, fragilisés, et souvent discrédités, dans un pays où l'on ne peut ni vivre de sa plume ni compter sur des réseaux éditoriaux efficaces.

A l'époque de la dictature pure et dure, le jeune Nguyên Huy Thiêp écrivait sous le manteau, tout en travaillant dans un restaurant de Hanoi – où il est né en 1950. Ses manuscrits, il les cachait dans la cave de sa maison, puis il se réfugiait secrètement dans les livres de Pouchkine, de Flaubert, de Maupassant, pour ne pas mourir de lassitude. Le Vietnam avait terrassé le grand dragon yankee mais ses écrivains, eux, restaient des moutons noirs. Quant à Nguyên Huy Thiêp, il fut l'un des premiers à secouer le joug des interdits. En 1987, il profita d'une timide embellie pour publier le très incorrect Général à la retraite (Aube poche), un brûlot où volent en éclats les clichés façonnés par la propagande. Le héros, un officier bardé de médailles et de gloire, découvre avec horreur que sa bru se livre à un sordide trafic de fœtus pour arrondir ses fins de mois… Ce tableau d'une nation corrompue, affamée et démunie fit scandale, et l'on reprocha à l'écrivain de cracher dans la soupe patriotique.

Il répondit qu'il se contentait de décrire la vie, le plus consciencieusement possible, pour dénoncer ceux qui la manipulent. Ses récits épousent donc tous les méandres de la réalité, sans manichéisme. C'est ainsi que les trois premières nouvelles de son dernier livre, L'Or et le feu, revisitent l'histoire vietnamienne – entre le XVIIIe siècle et la fin du XIXe – afin de montrer que les héros ne furent pas toujours glorieux, et que les démons purent parfois devenir des anges. C'est le cas de l'empereur Gia Long (1762-1820), officiellement accusé d'avoir pactisé avec les colonisateurs, mais que Nguyên Huy Thiêp réhabilite en soulignant son modernisme. Une fois de plus, ce franc-tireur dérange. Le Vietnam? «C'est une vierge que la civilisation chinoise a violée et qui a éprouvé un mélange de plaisir, d'humiliation et de haine», ironise-t-il. Ses autres nouvelles sont tout aussi perfides. Il y parle des désillusions de l'exil, de l'immobilisme et de l'archaïsme de sa patrie avec beaucoup d'humour. Une patrie qu'il peint, dans l'avant-dernier récit, comme une barque à la dérive où sont grimpés une dizaine de personnages désemparés, assez semblables aux passagers de La Nef des fous de Jérôme Bosch.

L'autre Vietnamien, Duong Huong, appartient à la même génération de réfractaires qui, au large de la trop idyllique baie de Halong, rament vers l'amertume. L'Embarcadère des femmes sans mari s'attaque à un tabou majeur, la guerre, en projetant pas mal d'ombres sur cette période que les doctrinaires de Hanoi mythifient encore. Nous sommes dans un village isolé, à l'époque où Hô Chi Minh impose ses réformes agraires en confisquant les terres et les âmes. Bientôt, les hommes partiront combattre les Américains, laissant leurs épouses dans l'inquiétude. Certains ne reviendront pas. D'autres rentreront blessés, dépressifs ou impuissants. Et les femmes, déboussolées elles aussi, se livreront à de louches trafics amoureux au bord des rivières, tout en tâchant de sauver l'honneur de la patrie… Trahisons, frustrations, tentations: ce roman brasse toute la lie de l'après-guerre. C'est cela, aussi, le devoir de mémoire. Loin des discours officiels.

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