INTERVIEW

Livres: Hans Magnus Enzensberger: «Etre Allemand n'est pas une profession»

Rencontre avec un écrivain allemand qui s'est efforcé d'éliminer les décombres moraux et physiques du passé. Eclectique, il a traduit Calderón et Lorca et rêve de construire une machine à poésie.

Rencontré dans son studio, un attique aux larges vitrages dans le magnifique quartier munichois de Schwabing, tandis que faiblit la lumière d'un crépuscule quasi printanier, l'écrivain Hans Magnus Enzensberger déclare ne pas vouloir parler de la politique allemande. «En Allemagne, explique-t-il, il existe des médias qui perpétuent un modèle de débat dont les origines remontent à l'époque d'Emile Zola et de l'affaire Dreyfus. Ils choisissent un sujet de polémique et disposent d'une liste de gens auxquels ils demandent de prendre position. Je n'aime pas donner mon avis sur tout. Par ailleurs, la société est devenue plus adulte et n'a pas un besoin aussi urgent qu'autrefois de précepteurs. Ce phénomène me réjouit, car je pense que les piédestaux sont des endroits inconfortables.»

El País: – Existe-t-il en Allemagne un type d'intellectuel qui se sente porteur d'un message moral, ou ce personnage est-il démodé?

Hans Magnus Enzensberger: – Dans le cas allemand, les discussions ont surtout un rapport avec le passé. C'est la thématique centrale qui apparaît d'une façon ou d'une autre. Les débats ont quelque chose d'inévitable mais aussi d'un peu répétitif d'un point de vue intellectuel. Il s'agit d'une particularité très allemande que l'on ne peut pas généraliser. J'appartiens à la génération qui, après la guerre, s'est efforcée d'éliminer les décombres moraux et physiques. Au bout de dix ans, j'ai décidé de laisser cette tâche à d'autres car être Allemand n'est pas une profession et ne me suffit pas.

– Voyez-vous de nouveaux éléments dans le débat sur l'histoire tel qu'il est posé aujourd'hui?

– Le désir répété de normalité est devenu un lieu commun. Le mot «normalité» est un mot clé. On dit avec raison que lorsque l'on parle si souvent de normalité on n'est pas tout à fait normal, car lorsqu'il y a normalité on n'en parle pas. Les symptômes sont clairs. D'un côté la société ne parvient pas à se libérer du passé mais la disparition physique des bourreaux et des victimes est par ailleurs inévitable. Il ne reste alors que ceux qui ont une connaissance médiatisée, connaissance qu'ils ont héritée mais qu'ils n'ont pas vécue. Il est possible que l'aggravation de la polémique ait quelque chose à voir avec l'intuition de ce processus. Ceux qui ont parlé de cela jusqu'à maintenant ont le sentiment que la maîtrise de ce discours leur échappe. Ils ont peur que tout soit oublié, que tout disparaisse dans l'indifférence. D'où cette nécessité de s'accrocher.

– En recevant le Prix Heinrich Heine, vous avez parlé du caractère bonasse des Allemands, qui supportent des impôts élevés et des règlements contraignants qui les obligent à trier avec soin les déchets ménagers.

– En Allemagne on admire beaucoup Heine mais on ne comprend pas bien ce poète, qui voit toujours l'envers de la médaille, la pluralité des significations, certaines formes d'ironie intellectuelle et de comique. Si j'adresse des éloges à l'homme qui trie les ordures, l'événement a quelque chose de comique. Je crois que la société allemande n'est pas disposée à voir son propre burlesque.

– Pourquoi un essayiste tel que vous écrit-il aussi des livres pour les adolescents?

– Je suis contre l'apartheid entre la littérature pour enfants et la littérature pour adultes. Les grands livres du genre, comme Robinson Crusoë, Les Voyages de Gulliver ou Alice au Pays des merveilles, sont également des livres pour adultes. J'ai une fille de douze ans et j'exige qu'elle ne m'ennuie pas. C'est un grand péché que les enfants ennuient les adultes et un péché tout aussi grave que les adultes, les parents, ennuient les enfants. […]

– Que faites-vous actuellement?

– Je me consacre beaucoup au théâtre. Vous connaissez la pièce de Calderón de la Barca, La Fille de l'air, une pièce énorme dont la mise en scène dure neuf heures? Je l'ai réécrite en vers, réduite à son noyau dramatique, en me passant des fioritures. Elle sera mise en scène cet automne au Burgtheater de Vienne. De plus, j'ai un programme au Festival de Salzbourg, où ils invitent chaque année un auteur et le laissent réaliser son propre programme une semaine ou deux.

– Et pourquoi avez-vous choisi Calderón?

– En Allemagne, Calderón est considéré comme un auteur catholique, mais cette pièce est athée, païenne. Elle traite du pouvoir et il est intéressant que le pouvoir soit représenté sous les traits d'une femme, Semiramis. C'est une pièce sur la guerre et la paix, et aussi sur la guerre civile. Politiquement, c'est très intéressant et du point de vue du genre également. Il y a une femme qui joue le rôle d'un travesti. Une femme qui fait emprisonner son propre fils, l'héritier du trône, et se fait passer pour lui. Une histoire démente. […]

– Vous projetiez de construire une machine à poésie. Comment et quand?

– Il s'agit d'un vieux projet qui commence à se concrétiser car il bénéficie de sponsors. Jusqu'à maintenant elle n'existait que virtuellement comme un programme, comme un software. Construire une machine comme celle-là est relativement cher. La machine à poésie m'a intéressé théoriquement. J'aimerais savoir jusqu'à quel point il est possible de créer une espèce de poème avec des techniques combinatoires. Son aspect sera celui d'un panneau d'affichage des arrivées et départs de vols dans un aéroport. La machine fera brrrrrrr, les persiennes rouleront sur le panneau et le texte apparaîtra, élaboré à partir de mon programme, qui est assez compliqué du point de vue linguistique et didactique.

– Et cette machine se trouvera aussi dans les aéroports?

– Non. Elle sera dans une petite ville

de Bavière, à Landsberg, dès l'année prochaine.

– Quelle est la situation de la littérature allemande actuelle?

– Je ne suis pas un critique. Ma critique littéraire s'oriente purement vers la production. Je ne fréquente pas les associations d'écrivains et je n'écris pas de critiques. Je reste à l'écart du commerce littéraire, mais j'aime publier le travail des autres. Dans le passé, je créais des publications afin de pouvoir publier d'autres auteurs. Mon intérêt est celui d'une sage-femme. Dans la collection Die Andere Bibliothek, je peux publier un livre chaque mois. C'est une façon pratique d'exercer la critique, puisque certains des auteurs allemands que j'ai choisis sont devenus des auteurs à succès.

– Parmi eux, de qui êtes-vous le plus fier?

– Il y a Christoph Ransmeyer, dont le livre Le dernier Monde a constitué une véritable rupture. Il y a également W. G. Sebald et son livre magnifique sur les émigrants, et un poète du nom de Raul Schrott (La Découverte de la poésie), qui est aussi devenu célèbre.

– Mais comment définiriez-vous la littérature allemande actuelle?

– Je n'ai pas envie de définir une tendance, c'est l'affaire des critiques qui en ressentent le besoin chaque saison. Moi je n'en ai pas besoin et elles ne m'intéressent pas. L'Allemagne est le paradis des toqués. Tout le monde peut obtenir des bourses et en vivre durant vingt ans.

– Quelles bonnes lectures conseilleriez-vous?

– Je conseillerais les œuvres que j'ai mentionnées mais je ne dirais pas que M. Machin, le célèbre écrivain, est un idiot et qu'il ne faut pas qu'on s'y intéresse. Ça, je le dis à ma fille mais pas dans les journaux. Je ne veux pas participer à ces polémiques imbéciles et improductives des gens de lettres, elles m'ennuient au plus haut point. J'ai beaucoup à faire, mon théâtre, mon émission, ma maison d'édition, mes poèmes et mes essais. On peut enfermer les scorpions dans une boîte et regarder comment ils se battent. C'est une métaphore de beaucoup de choses qui se passent dans le milieu littéraire, mais je ne me trouve pas dans cette boîte.

Entretien repris, avec quelques modifications, de «El País» Traduction: Pilar Salgado

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