Roger Caratini

L'Egyptomanie, une imposture

Albin Michel, 265 p.

Trop de lumière finit par aveugler. Excédé par la popularité dont jouit aujourd'hui auprès du grand public l'histoire de l'Egypte ancienne, Roger Caratini tente de rendre à César ce qui est à César, laissant aux fils d'Osiris le peu qui aurait dû leur revenir. L'Egypte pharaonique, proclame en effet l'auteur tout au long de cet essai corrosif, est loin d'avoir été le premier peuple civilisé de l'histoire que décrivent les romans grand public. Ce fut au contraire une société d'agriculteurs et d'éleveurs, figée, durant les deux ou trois mille ans où elle a vécu en vase clos, dans un «immobilisme sacerdotal».

D'où vient alors ce rayonnement unique qui fait que, de la littérature au cinéma, du jeu vidéo au tourisme de masse, l'Egypte antique soit au carrefour de tous les superlatifs? De l'ignorance dans laquelle nous sommes de ce qui s'est réellement passé jadis dans la vallée du Nil. En dehors des nombreux vestiges archéologiques qui ont traversé le temps jusqu'à aujourd'hui, l'historien ne dispose effectivement que de très maigres témoignages réellement utilisables pour tenter de reconstituer la vie quotidienne à l'époque des pharaons: «Il ne nous est parvenu, en tout et pour tout, que deux documents porteurs d'informations chronologiques sur les quelque 200 pharaons qui ont régné pendant deux mille ans dans la vallée du Nil», rappelle justement l'auteur. Non sans préciser qu'il en va quasiment de même pour ce qui est de la chronique politique, de la vie sociale ou de l'insondable mystère des pyramides.

Devant l'étendue des lacunes et l'impuissance légitime des égyptologues à avancer des faits spectaculaires, ces «égyptomaniaques» contre lesquels s'élève vertement Roger Caratini ont donc pris le relais, laissant à leur imagination le soin de remplir les pages laissées blanches par le savoir. En dépit de toute rationalité, mêlant fantasmes, supercheries et pseudo-vérités scientifiques, ces nouveaux thuriféraires ont inventé une Egypte pharaonique dynamique et toute puissante, dépositaire d'un savoir immémorial à partir duquel auraient été posées les bases non seulement de l'écriture, mais encore de la géométrie, de l'astrologie ou de la médecine.

Rien de plus faux, selon les dernières pages de ce réquisitoire. Une fois dépouillée de «ses oripeaux journalistiques et mystificateurs», la légende dorée des bâtisseurs de pyramides se réduirait en fait à «une histoire sans paroles». Une geste surévaluée dont les acteurs auraient été «totalement incapables d'accomplir la révolution urbaine qui les aurait mis sur la voie du véritable progrès politique d'abord, mais aussi du progrès religieux moral, scientifique, culturel, artistique et, pour tout résumer, humain, dont les Sumériens ont été les promoteurs pour le plus grand bien de tous les grands peuples de l'Antiquité méditerrannéo-orientale, les Sémites, les Grecs et les Romains.» La vérité est ailleurs, pour ainsi dire…