Genève a beaucoup perdu et croit, hélas! avoir beaucoup gagné. La rue des Dômes a été démolie. La vieille rangée de maisons vermoulues qui faisait à la ville une façade si pittoresque sur le lac a disparu. Elle est remplacée par un quai blanc orné d'une ribambelle de grandes casernes blanches que ces bons génevois [sic] prennent pour des palais. Genève, depuis quinze ans a été raclée, ratissée, nivelée, tordue et sarclée de telle sorte qu'à l'exception de la butte Saint-Pierre, et des ponts sur le Rhône il n'y reste plus une vieille maison. Maintenant, Genève est une platitude entourée de bosses.

Mais ils auront beau faire, ils auront beau embellir leur ville, comme ils ne pourront jamais gratter le Salève, recrépir le Mont-Blanc et badigeonner le Léman, je suis tranquille.

Rien de plus maussade que ces petits Paris manqués qu'on rencontre maintenant dans les provinces en France et hors de France. On s'attend à une vieille ville avec ses tours, ses devantures sculptées, ses rues historiques, ses clochers gothiques ou romans, et l'on trouve une fausse rue de Rivoli, une fausse Madeleine qui ressemble à la façade du théâtre Bobino, une fausse colonne Vendôme qui a l'air d'une colonne-affiche. Le provincial prétend faire admirer cela au parisien, le parisien hausse les épaules, le provincial se fâche. Voilà comment je me suis déjà brouillé avec toute la Bretagne, voilà comment je me brouillerai avec Genève. Genève n'en est pas moins une ville admirablement située où il y a beaucoup de jolies femmes, quelques hautes intelligences et force marmots ravissants jouant sous les arbres au bord du lac. Avec cela on peut lui pardonner son petit gouvernement inepte, ridicule et tracassier, sa chétive et grotesque inquisition de passeports, ses boutiques de contrefaçons, ses quais neufs, son île de Jean-Jacques chaussée d'un sabot de pierre, sa rue de Rivoli, et son jaune et son blanc et son plâtre et sa craie.

Cependant, encore un peu, et Genève deviendra une ville ennuyeuse.

Hier, c'était une fête, un ensuissement, comme ils disent. On tirait des boîtes. Tout le monde parlait génevois. J'avais perdu la clef de ma montre, il m'a été impossible de trouver un horloger travaillant. Genève ne se connaissait plus. On allait sur l'eau malgré les seiches; des gamins polissonnaient dans les bergues; les charrettes descendaient les côtes sans lugeon; et les promeneurs dégradaient les talus-gazonnages.