Mario Soldati. La Vérité sur l'affaire Motta. Trad. de Nathalie Bauer. Le Promeneur, 144 p.

Le 2 août 1936, «quatorzième année de l'ère fasciste», le Corriere della sera publie un entrefilet annonçant la mystérieuse disparition d'un jeune et brillant avocat de 33 ans. Parti en vacances à Levanto, Me Gino Motta se volatilise sans laisser la moindre trace moins de vingt-quatre heures après son arrivée, à la grande surprise de ses amis et connaissances. Sa mère, une femme autoritaire et bigote, s'inquiète; ses sœurs, toutes deux religieuses, prient; la police enquête. Mais rien n'y fait: le jeune homme demeure introuvable et les causes de son absence incompréhensibles.

La Vérité sur l'affaire Motta (La Verità sul caso Motta), publié en 1941 par Mario Soldati, se présente au premier abord comme un roman policier. A la lecture des premiers chapitres, on ne peut s'empêcher de songer à l'univers romanesque d'Andrea Camilleri: même goût des situations paradoxales, même utilisation des coupures de journaux et d'autres documents prétendument authentiques, même satire de la bourgeoisie italienne. Une seule différence, mais de taille: Soldati écrit plus de quatre décennies avant Camilleri, sous le régime fasciste.

Le titre du livre, qui promet en quelque sorte au lecteur la «vérité» sur l'affaire Motta, se révèle assez vite trompeur. Non seulement la résolution de l'énigme défiera toute vraisemblance, mais l'auteur du roman s'ingénie à brouiller les pistes en jetant le doute sur l'authenticité même du récit: une note de l'éditeur figurant à la fin du premier chapitre nous explique en effet que «le journaliste Mario Soldati» n'a véritablement rédigé que les premières et les dernières pages du livre, les pages restantes étant le fruit d'une réécriture. Le manuscrit original serait l'œuvre d'un obscur professeur turinois, Francesco Pallavera, qui a enquêté avec acharnement sur l'étrange affaire. Pour corser le tout, l'éditeur affirme avoir invité Soldati «à introduire dans son récit des passages du manuscrit primitif, ainsi que des notes, scientifiques ou pseudo-scientifiques, que Pallavera a cru bon d'ajouter au nouveau texte»!

Comme on le voit, le dispositif romanesque imaginé par Mario Soldati est particulièrement subtil. Et le dernier chapitre rendra ce jeu de miroirs encore plus vertigineux: le professeur Pallavera en personne y fera son apparition en compagnie de l'avocat Motta dans un asile psychiatrique. C'est d'ailleurs l'auteur du manuscrit original qui mettra un point final au récit, par un panégyrique faussement moqueur du «journaliste» Soldati: «Quel brave homme! Il a la foi, ce garçon… Dommage qu'il manque de courage!»

Du courage, il en fallait, bien au contraire, pour publier aux heures les plus sombres du fascisme un roman aussi irrévérencieux que La Vérité sur l'affaire Motta, où les fous ne sont certainement pas ceux que l'on croit. A chacun sa vérité, selon la formule pirandellienne que Soldati semble s'approprier. L'avocat Motta disparaît pendant plusieurs mois, mais lorsqu'il réapparaît enfin, personne – pas même sa mère – ne le reconnaît, excepté cet excentrique professeur qui explique à tous ceux qui veulent bien l'écouter que l'être humain est capable de «respirer l'eau».

Comme dans les films de David Lynch (n'oublions pas que Mario Soldati a aussi été cinéaste), les personnages vivent dans des mondes parallèles où le rêve ne peut être distingué de la réalité. L'avocat Motta est-il amnésique ou fou? Est-il simplement victime d'un mythomane? Ou bien a-t-il vraiment été successivement l'amant d'une charmante sirène et d'un robuste requin? Est-il sorti de la mer nu et noirci par les algues comme Ulysse devant Nausicaa? Dans une prose extraordinairement légère et cristalline, Soldati crée un univers où règne la pure imagination. Comme le timide et gauche avocat Motta, le lecteur échappe rapidement à la tyrannie du bon sens pour goûter aux plaisirs défendus de la liberté, loin de tout préjugé social ou mental. Véritable hymne à la fantaisie, La Vérité sur l'affaire Motta est l'un des plus beaux romans italiens du XXe siècle.